PIERS FACCINI

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C’est à l’occasion du festival de Jazz à Junas en juillet dernier que Nouvelle Vague a pu rencontrer et interviewer Piers Faccini et se balader avec lui dans sa discographie de « This Could Be You » à « Shapes Of The Falls », plus de vingt ans de carrière.

Dans votre premier album, 2001, sous le nom de Charley Marlowe, on sent bien sûr votre influence folk, mais aussi un métissage, jusqu’aux musiques Elisabéthaines. Disons entre John Renbourn et John Dowland

Oui, c’est intéressant, c’est tout à fait vrai, mais cela ne m’a jamais vraiment quitté. Une espèce de bouillon dans la marmite qui rassemblait le folk britannique le blues du Mississipi, la tradition des songwriters américains, une musique baroque, anglaise, mais pas que, italienne aussi. Avec, n’oublions pas, même si cela ne se ressent pas sur ce projet, une petite influence de musique africaine déjà, mais cela n’avait pas complètement mûri en moi. Et ces deux John, ce sont des bons !

Deuxième album, « Leave No Trace » produit par le violoncelliste Vincent Segal, que vous a-t-il apporté ?

C’est en fait un super ami, j’étais aux Beaux-Arts à Paris, j’avais dix-neuf ans, on s’est rencontré dans une fête. J’ai vu un autre gars qui s’ennuyait un peu comme moi, on s’est mis à parler, et nous nous sommes rendu compte qu’on aimait les mêmes musiques. Je suis allé chez lui avec ma guitare, et l’amitié est née de cette rencontre un peu par hasard. Donc, treize ans plus tard, quand j’ai voulu faire un premier album avec mes chansons à moi, j’ai voulu que ce soit lui qui le réalise, qui l’arrange. Je n’ai jamais donné une telle liberté sur mes chansons. Il a effectué un travail que je fais maintenant sur les albums des autres.

Et Jeff Boudreaux qui participe à cet album ?

Je ne le connaissais pas, et Vincent le connaissait. Son travail c’est comme un réalisateur de cinéma, c’est choisir le casting, Et quel choix, Jeff est un musicien qui a du talent, et il a ramené cette couleur nord-américaine, Jeff, le batteur New Orleans, cela collait parfaitement.

Un morceau très particulier dans ce disque, « Pictures Of You »

Oui, c’est un morceau que j’ai écrit cinq ans avant. D’ailleurs cet album, les chansons avaient été composées bien avant. Et « Pictures Of You », je l’ai proposé à Vincent, qui l’a aimé, on en a fait deux versions très dépouillées, pas d’arrangement

On passe au quatrième album, « Two Grains Of Sands », On sent une intériorité, et puis, surtout vous lâchez la bride de ce métissage qui ne vous quittera plus…

J’ai fait mon premier album sous mon nom à 33 ans, l’âge de la maturité, c’est une chance, je le dis tout le temps aux jeunes auteurs- compositeurs que je rencontre : prenez votre temps. La lenteur, l’idée d’attendre, Leonard Cohen et Bill Withers – je ne me compare pas à eux – ont fait leur album à cet âge. Il y a sur cet album, mon identité déjà bien présente, cela n’aurait pas été vrai plus jeune.

En 2013, vous créez votre propre label, quel confort, ou quel inconfort, cela vous a-t-il apporté ?

Mes deux précédents albums, en 2009, en 2011, je les ai réalisés dans un climat de l’industrie musicale désagréable. Tout était en train de changer, les gens n’achetaient plus de disques, on sentait que les maisons de disques commençaient à resserrer les artistes, à leur donner moins d’opportunités, moins de soutien financier. Je sentais la crise du disque. Et à ce moment-là, justement, j’avais tellement de projets dans la tête, je suis plasticien aussi, je voulais faire des animations, des films, des livres-disques, j’ai bien senti qu’avec mon contrat classique, je ne pourrais rien faire. Ils ont été gentils, ils m’ont libéré… Et si vous regardez ce que j’ai pu faire entre 2013 et 2016, c’est énorme. J’étais épanoui et content, j’étais libre. Deux livres-disques, dont « Songs Of Love », 92 pages, trois albums, et un livre de poésie : j’ai fait pleins de vinyls en éditions limitées. Je pouvais être enfin sous un autre modèle. La musique, cela ne se fait pas comme on vend des fruits et légumes. A partir de 2013, j’ai pu décider de ne faire que 300 copies d’un album et de le sortir en numérique en parallèle et les maisons de disques, cela ne les intéressait pas. Pour moi, c’était important de créer des objets en édition limitée avec l’avantage qu’il y a toujours le streaming. Par exemple un projet, « Desert Songs », avec Dawn Landes, 300 vinyls, épuisés en 3 jours, et deux de ces chansons ont fait 20 millions de streaming, pour quelque chose fait juste pour nous faire plaisir : de cette liberté, de belles choses peuvent arriver. Et ce type de narration de la musique, cela m’a prouvé que j’avais raison de vouloir créer mon label.

Ce mot, narration, semble important dans votre œuvre, on a l’impression que vous dessinez un paysage sonore, ce ne sont pas que des notes, d’ailleurs vous créez vos pochettes….

Oui cela a commencé avec « My Wilderness », j’ai trouvé un concept et une narration pour lier mes chansons, mais quand j’ai fait « Between Wolves And Dogs », je me suis mis cette contrainte, je dois construire une histoire du premier au dernier morceau : faire un album où, comme dans la musique indienne, on joue pour un moment particulier de la journée : ici, comme le nom l’indique, entre chien et loup, ce moment si particulier, dans toute son interprétation poétique. Cet album n’est constitué que de balades, il n’y a aucune percussion, à aucun moment. Et cela a continué avec les albums suivants, « I Dreamed An Island » et « Shapes Of The Fall » c’est pareil. Cela me permet de me limiter parce que, quand on a écrit beaucoup de chansons, un album, cela doit être plus qu’un rassemblement de ces morceaux, cela ne peut être un best of de deux ans d’écriture. Moi j’ai envie de faire comme quelqu’un qui écrit un roman, j’ai envie de faire du premier au dernier chapitre, une unité.

2013, vous chantez, je crois pour la première fois en italien…Et sur « Between Dogs And Wolves » les instruments comme le balafon, dulcimer, la kora, l’harmonium apparaissent, vous traversez encore plus les frontières et particulièrement la Méditerranée, avec, entre autres, de plus en plus de collaboration avec des musiciens italiens, comme Mauro Durante.

C’est vrai, j’ai fait le tour du monde en terme d’influence musicale et la dernière musique qui m’a complètement séduite, c’était presque la musique qui était plus proche de mes racines : c’était très intéressant de me retrouver, je suis quand même d’origine italienne né à Londres, donc me baigner dans cette musique d’Italie du Sud, c’était formidable. J’écoutais de la musique malienne, indienne, brésilienne, africaine, mais je ne connaissais pas la musique populaire du sud de l’Italie. Et de cette plongée dans ce folk italien, cela m’a fait traverser la Méditerranée, et j’ai commencé à réaliser que les rythmes berbères étaient vraiment proches des tarentelles de l’Italie du Sud. Les musiques que l’on chantait dans ce pays étaient très proches des musiques du Maghreb, du Moyen- Orient. Et c’est à partir de là que, tout en continuant à écrire mes chansons en anglais, j’ai été de plus en plus loin dans mes explorations autour des modes et des rythmes de la Méditerranée.

Mauro Durante, il a joué en concert avec moi, et la première fois, il est intervenu dans « My Wilderness », puis, on a joué très souvent ensemble. Et moi, j’ai écrit plein de compositions pour son groupe, le Canzoniere Grecanico Salentino.

Vous avez été directeur artistique du premier festival « Les voix de l’autre » au Thoronet, c’est une expression qui vous va particulièrement bien…

Oui, c’est moi qui ai trouvé ce titre. Quand on m’a demandé de faire la programmation artistique de ce festival, j’ai pensé « Autant m’épanouir, me faire plaisir, je vais inviter des musiques que je veux entendre, et surtout narrer l’histoire que j’ai envie de raconter ». Et donc, de cette idée, pensée, est venu le titre. La première édition a bien marché. Il ne faut pas oublier que l’on fait un festival intitulé « Les voix de l’autre » dans une région où l’on a voté à 67% pour le Front National. On est donc très content du succès et on espère continuer à porter ces voix.

Dans ce festival, la soirée s’est terminée avec le groupe Canzoniere Grecanico Salentino, une musique tout à la fois érudite et populaire, terme qui convient à vos propres compositions…

C’est bien de relever cela, car les gens ne savent pas assez que les musiques folks et les musiques traditionnelles sont extrêmement érudites. Notre passion avec Malik Ziad, avec qui je joue, c’est de transmettre ce savoir et que cela continue. Parce que lorsque l’on a des gens comme Mauro Durante ou bien Massimiliano Morabito, qui joue de l’accordéon diatonique, ce sont des encyclopédistes sur les musiques traditionnelles du sud de l’Italie. Massimiliano se promène avec un micro dans les villages, dans la campagne et il enregistre et interview les dernières vieilles personnes qui connaissent encore les chansons. Il y en a tellement que l’on ne connaît pas et qui montre la richesse de la musique.

Comme l’a fait, aux Etats Unis, Alan Lomax, entre autres, dans les pénitenciers du pays ?

Oui, d’ailleurs Alan Lomax ne s’est pas contenté des Etats-Unis, il est aussi allé en Italie. Et il a découvert des musiques que personne ne connaissait et qui étaient extrêmement florissantes.

On arrive au dernier projet, « Shapes Of The Fall ». Là vous partez loin dans le métissage, dans l’écoute de l’autre, on passe au continent africain, dans le premier morceau vous évoquez les roots, les racines…c’est votre cheminement actuel ?

C’est un album qui est avant tout un hymne à la nature, « Les formes de la chute », c’est ce qu’on est en train de vivre. Les forêts qui brûlent, le dérèglement climatique et avec ce déni politique, l’emprise des multinationales. Ma plus grande passion, peut-être avant la musique, c’est la nature, les plus grands musiciens ce sont les cigales, les rossignols, les merles, même le vent dans les branches. Et littéralement, c’est en train de brûler. L’album est un appel pour cette nature en danger et aussi à la guérison. Pas de discours politique, j’utilise la musique et la narration poétique ces récits.

Parlez-nous de Dunya, le troisième morceau de l’album qui commence en arabe.

Dunya, cela veut dire la vie. La vie qui s’exprime par cet instrument qui nous entoure, la nature. Elle est l’accord, l’orchestre. Et la vie c’est ce qui fait jouer l’orchestre. C’est une ode à cette nature.

Ce n’est donc pas un hasard si le morceau suivant s’appelle donc Together Forever Everywhere

Suite logique de la narration, je reviens au folk, j’essaie de faire des choses qui me ressemblent, car si on n’est pas soi-même, on ne peut pas toucher les gens. On ne peut toucher les gens qu’avec ce qui vous habite, vous fait vivre, vibrer. Grâce à cela, vous pouvez accéder à quelque chose d’universel. On ne peut pas l’imaginer, il arrive parce qu’on fait quelque chose qui nous touche, nous, et étrangement, cela touche alors les autres.

Composez-vous en entendant une langue dans votre tête, anglais, italien, arabe, perse?

Il y a des thèmes qui vont appeler la musique d’une langue. Moi, je n’écris pas en arabe, je peux avoir cet appel-là, mais il faut que je demande à quelqu’un d’autre. C’est la rencontre avec Malik Ziad. Et pour chanter l’arabe, je l’ai appris phonétiquement, parce que j’avais tellement envie de goûter à ces sonorités tellement belles pour le chant.

Dernière question, vous vous considérez comme un artiste ou un artisan ?

Peut être c’est aux autres de dire, si je suis un artiste. Mais moi, je me vois comme artisan. Et si j’arrive à faire de l’art avec cet artisanat-là, je suis satisfait.

Corinne Naidet & Jacques Lerognon

Merci à Agnès, Hélène et Sylvie pour avoir facilité cet entretien.
Merci à Piers Faccini pour sa disponibilité.
Merci aux cigales pour l’accompagnement.

Le 02/03/2022 au Train Théâtre – Portes-lès-Valence.

www.piersfaccini.com

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