Après trois ans de pause, Cœur de Pirate revient avec “Cavale”, son septième album dont elle signe paroles et musique. Sur des pistes pop à la fois intimes, elle fait résonner ses émotions en histoires universelles, tantôt introspectives et exaltantes. En 2026, elle retrouve la scène avec un spectacle où le piano dialogue avec une scénographie très visuelle, offrant au public une plongée dans la volatilité de ses sentiments.
“Cavale” marque votre retour sur scène : qu’est-ce qui a déclenché ce besoin de repartir en tournée et qu’aviez-vous envie de raconter, cette fois-ci, au public ?
J’entretiens une relation très forte avec le public français depuis mes débuts, alors que j’avais 18 ans. Elle s’est construite dans la durée. Avant cet album, plusieurs événements majeurs se sont enchaînés : la pandémie, bien sûr, mais aussi la création de mon label à Montréal, qui m’a demandé beaucoup d’énergie et d’investissement, et l’arrivée d’un enfant. Tout cela a profondément bouleversé mon quotidien et mon rapport à l’écriture. J’ai traversé une période de questionnements, sur ce que j’avais envie de raconter et sur la forme que cela pouvait prendre. Peu à peu, je suis revenue à l’écriture, et “Cavale” est né, un album traversé par des thèmes liés à l’anxiété. La tournée s’est imposée naturellement : il y avait ce désir de partager ces nouvelles chansons avec le public, mais aussi de revisiter l’ensemble de mon répertoire. Voir comment les morceaux plus anciens évoluent avec le temps, et résonnent différemment aujourd’hui, est toujours très émouvant. Ce retour sur scène représente un moment précieux, que j’attends avec beaucoup d’impatience.
Depuis vos débuts à 19 ans jusqu’à aujourd’hui, sentez-vous que votre rapport à l’introspection a changé ? Écrit-on les blessures de la même façon avec 15 ans de carrière derrière soi ?
C’est sûr que non. Au début, quand j’écrivais, notamment pour mon premier album, je le faisais avec beaucoup de naïveté et de fraîcheur, en pensant que peu de gens allaient l’entendre. Il n’y avait pas vraiment de filtre. Aujourd’hui, l’écriture est différente : elle est plus introspective, nourrie par le vécu. Il y a aussi davantage d’anxiété liée au regard des autres et à ce que les gens vont penser du travail. C’est une autre façon d’écrire, tout aussi belle, mais très différente. Je ne pourrais plus écrire aujourd’hui comme je le faisais à mes débuts, tout comme je n’aurais pas été capable, à l’époque, d’écrire ce que je fais maintenant.
Vous avez commencé très jeune et votre public vous accompagne depuis longtemps. Comment vivez-vous cette relation qui s’inscrit dans le temps ?
Ce que je trouve très beau, c’est que le public a réellement grandi avec moi. Quand j’ai commencé, j’étais très jeune, et les personnes qui m’écoutaient avaient parfois mon âge, parfois étaient plus âgées, ou au contraire beaucoup plus jeunes. Aujourd’hui, ce sont des jeunes adultes, et certains viennent même aux concerts avec leurs enfants. Il y a comme une boucle qui se poursuit. Je trouve ça génial de voir que des gens qui m’écoutaient à l’école primaire sont aujourd’hui des adultes. Cela signifie qu’ils ont porté ma musique avec eux pendant longtemps, et que, d’une certaine façon, je les ai accompagnés au fil des années.
Votre public parle souvent de vos chansons comme de refuges pour les « cœurs abîmés ». Est-ce une responsabilité que vous ressentez, ou quelque chose qui s’est imposé naturellement ?
Je pense que cela s’est imposé naturellement. J’ai toujours pensé que, pour avancer dans la vie et réussir à passer à autre chose, il faut accepter de traverser sa tristesse et de vivre pleinement ses émotions, même les plus fortes. Être à fleur de peau, être vulnérable, c’est normal et c’est nécessaire. Je ne vois donc pas cela comme une responsabilité, mais plutôt comme un cadeau. Je suis heureuse de pouvoir porter ce flambeau.
Après plus de quinze ans de carrière, qu’est-ce qui vous rappelle aujourd’hui que votre musique a toujours un impact et une place dans le paysage actuel ?
Il m’est arrivé d’avoir peur de ne plus être capable d’écrire des chansons. Avec le dernier album notamment, cette inquiétude était très présente, parce que cela faisait un moment que je n’avais pas écrit. Je me demandais à quoi je servais encore, si j’avais toujours ma place dans un paysage musical qui évolue sans cesse. Et puis, parfois, certaines choses viennent me rappeler que j’ai eu un impact. Récemment, une chanson telle que “Comme des enfants”, mon premier grand single, a refait surface sur Tik Tok. Les gens se sont appropriés le morceau, et j’ai réalisé à quel point il avait accompagné leur enfance. Ce sont des moments très forts, qui rappellent que la musique peut avoir une vraie portée collective, et c’est quelque chose de profondément touchant.
Votre musique navigue depuis toujours entre mélancolie intime et élans très pop, presque dansants. Comment trouvez-vous aujourd’hui l’équilibre entre la femme au piano et celle qui fait bouger la foule ?
Oui, sur scène, nous avons une structure qui sert un peu de canevas pour des projections. Même si quelqu’un ne connaît pas vraiment mon univers ou est venu un peu malgré lui [rires], il peut profiter de ce qui se passe visuellement. Il y a un côté très méditatif dans le spectacle. Les nouvelles chansons sont au cœur de la performance, mais il y a aussi un moment de revisite des anciennes, que nous avons déconstruites et réarrangées pour que le public puisse les redécouvrir. Le piano reste très présent, mais le spectacle offre différentes ambiances : moments intimistes et passages plus entraînants. Les spectateurs peuvent ainsi apprécier toutes les facettes du live.
En tant que présidente et directrice artistique de Bravo Musique, comment votre propre parcours d’artiste influence-t-il votre regard sur la nouvelle génération ?
Je pense que le fait d’être moi-même artiste à la tête d’un label permet d’avoir une vision centrée sur l’artiste, plutôt que sur les chiffres ou les projections. Chez Bravo, nous voulons que nos artistes puissent se concentrer sur leur musique, leur album, leur spectacle, sans se perdre dans le marketing ou la gestion administrative. L’idée, c’est qu’ils puissent être la meilleure version d’eux-mêmes, et le reste, nous nous en occupons. Je crois qu’un artiste qui se sent en confiance avec son label est beaucoup plus libre et épanoui. Avoir été dans la position d’artiste m’aide à adopter une approche plus empathique et à comprendre leurs besoins, ce que j’ai parfois regretté de ne pas trouver chez d’autres labels.
Diriger un label vous donne-t-il l’occasion d’impulser des changements dans l’industrie musicale ?
Je pense que notre rôle est surtout d’impulser des changements au niveau systémique. Chez Bravo, la direction est majoritairement féminine, nous avons des collaborateurs issus de toutes les communautés, et nous sommes très ouverts sur ces questions. Avoir des personnes en position de décision issues de communautés queer, ou simplement des femmes, a un impact direct sur la manière dont le label fonctionne et sur les répercussions dans toute l’industrie. Pour moi, c’est ainsi qu’on fait évoluer les choses et qu’on crée un vrai changement.
Clémentine Nacache
(version intégrale sur nouvelle-vague.com)
Le 14/03/2026, dans le cadre du festival Avec Le Temps, à l’Espace Julien – Marseille (13), le 18/03/2026 au Rockstore – Montpellier (34), le 02/08/2026, dans le cadre de la Kermesse Festival, au Parc de la Navale – Seyne-sur-Mer (83), le 10/12/2026 à La Palestre – Le Cannet (06), le 11/12/2026 au 6Mic – Aix-en-Provence (13) et le 12/12/2026 à Confluences Spectacles – Avignon (84).
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📸 Coeur de Pirate par Maxime G. Delisle.










