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ANDRÉ MANOUKIAN

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Figure incontournable du paysage musical français, André Manoukian revient avec un nouvel album habité par ses héritages et ses explorations sonores. Entre confidences intimes et visions artistiques, il nous ouvre les portes d’un univers où se mêlent jazz, traditions et quête de sens. Dans cet échange, il raconte ce qui nourrit sa créativité et éclaire d’un regard singulier son parcours.

Tout d’abord pour nos lecteurs, pouvez-vous vous présenter et décrire votre lien avec la musique ?

Je suis né à Lyon (69) sur la colline de la Croix Rousse. C’est important parce que c’est un caillou qui vient de la moraine des glaciers du Mont-Blanc. Et j’ai un rapport un peu particulier avec le Mont-Blanc puisque je suis allé m’y installer il y a une quinzaine d’années maintenant. Je suis né dans une famille de commerçants, mes parents sont nés ici, mes grands-parents sont arrivés en France en 1923 comme beaucoup de d’arméniens rescapés du génocide. J’ai été élevé dans une famille aimante. Mon père a fait tailleur pour dame mais il ne voulait pas faire ça. Il n’avait pas le choix. Quand j’ai rencontré Aznavour, il m’a dit ça me fait plaisir de voir des arméniens qui font autre chose que tailleur ou cordonnier. Mes parents rentraient tard le soir à 20 heures. Et moi quand je rentrais de l’école, je jetais mon cartable et je faisais du piano. Le piano était mon jeu. J’ai eu de la chance d’avoir une enfance où la PlayStation n’existait pas. J’en ai fait dès l’âge de 6 ans, il y a toujours eu un piano à la maison, c’est mon père qui avait ce piano et qui en jouait évidemment en amateur, il jouait Jean-Sébastien Bach et j’adorais quand il jouait les inventions. Et quand j’ai eu 6 ans et qu’il m’a dit « Tu veux prendre un cours de piano ? » j’ai dit « Ouais ». Ça se passait à l’école arménienne de Lyon. Le professeur s’appelait Siranossian, c’est le papa d’Astrig Siranossian, une très grande violoniste. C’est là que j’ai su que je voulais faire de la musique.

Votre dernier projet « La Sultane » est sorti cette année. Pouvez-vous nous dire quelle en est sa genèse et quelle est la signification de son nom?

Quand j’ai rencontré cette musique de mes ancêtres, ça m’a amené une nouvelle inspiration, des nouvelles couleurs. Comme si tout d’un coup vous êtes peintre et qu’on vous amène des centaines de couleurs, c’est dingue. C’est le 5ème album que je fais sur ce sujet-là mais bon évidemment, ils sont de plus en plus aboutis, de plus en plus perso. Au début, je ne faisais que rejouer des thèmes. Et maintenant, j’ai fait une construction, j’espère qu’il n’appartient qu’à moi, notamment en mélangeant ça avec des percussions indiennes. Et puis ensuite, une fois que vous avez fait tous ces morceaux, il faut bien les nommer et la « Sultane », je pensais à ma mère qui se précipitait sur ma petite sœur en l’appelant « ma Sultane ». C’est un mot d’amour. Cela veut dire « ma princesse » mais en turc et c’est un mot turc que les mères arméniennes employaient pour s’adresser à leurs enfants. Aujourd’hui, j’ai envie de mettre le doigt sur ce qui rassemble plutôt que sur ce qui sépare.

Votre musique est un patchwork entre jazz, classique et musiques traditionnelles. Comment équilibrer vous ces influences dans la composition ?

Si j’avais la réponse. (rires) Non, je veux dire que c’est d’une manière presque  naturelle mais vous avez complètement raison. Pourquoi le classique ? Parce que c’est le classique de mon enfance, le jazz parce que c’est l’expression libre et la liberté de se balader. Et puis, le tout saupoudré de d’accents orientaux qui vous permettent de faire des mélismes. Vous avez raison, c’est exactement ce mélange là, sauf que quand vous le jouez et que vous le pratiquez, au bout d’un moment ça devient fluide.

Quel morceau de « La Sultane » est votre favori et pourquoi ?

« Spanish Fugue », parce que c’est la chanson préférée de ma chérie.

Pour ma part je vous ai découvert d’abord en tant que juré pour la « Nouvelle Star » notamment et j’ai toujours été très admirative de vos mots justes et de vos réflexions profondes face à vos ressentis et émotions à l’écoute des artistes candidats. Ma question est comment évaluez-vous le talent au-delà de la technique pure ?

Vous me posez que des bonnes questions, dites-moi. (rires) Là où elle est intéressante effectivement votre question, c’est d’aller chercher dans les émotions que m’a procuré le chanteur. Quelqu’un qui chante vous procure des émotions et ça passe pas par la tête, c’est le paradoxe. C’est des émotions, c’est vibratoire, c’est la chair de poule. Dans un deuxième temps, il faut aller décrypter ça. Je faisais comme une sorte de travail intérieur et ensuite quand je parlais, c’était vraiment comme si j’avais enfoui tout un tas de sensations pendant que le chanteur ou la chanteuse chantait et tout d’un coup après j’essayais de ressortir ça. Ça ne passe encore une fois pas par la tête, mais c’est vraiment aller chercher dans les émotions. Puis si vous n’avez pas, vous lui dites ça m’a rien fait, mais l’idée c’est vraiment d’être le plus sincère avec soi. Et c’est là que c’est intéressant comme morceau dans un premier temps, la tête ne fonctionne pas. Dans un deuxième temps, la tête doit aller décrypter ce que le corps a reçu.

Quels sont les artistes qui vous ont le plus influencé dans votre parcours ?

Dans le jazz, c’est les immenses géants qui s’appellent d’abord Jean-Sébastien Bach. Je l’appelle Jean Seb parce que je tiens ça de mon père. Il était familier avec les gens qu’il aimait bien, y compris avec les grands hommes. Il est indépassable. Ensuite, il y a ma première rencontre, elle se fait avec du ragtime, Fats Waller, un grand pianiste. Ensuite évidemment Miles Davis et puis au niveau de la voix toutes les chanteuses comme Ella Fitzgerald, Sarah Vaughan jusqu’à récemment Norah Jones, Melody Gardot et Madeleine Peyroux. J’adore ces voix-là.

En parlant de collaboration, sur deux titres « Sorhag » et « Oror » nous retrouvant la voix sublime de Arpi Alto. Comment s’est passée cette rencontre et ce choix ? 

Instagram. C’est ma chérie qui m’a dit « Regarde cette chanteuse ». J’ai fait « Waouh ! » Et je l’ai contacté tout de suite. C’est ça qui est génial aujourd’hui. Evidemment, nous critiquons les réseaux sociaux mais il y aussi des bons côtés, tout d’un coup vous rencontrez quelqu’un au bout de la planète et puis et puis vous décidez de faire une collaboration et c’est génial et ça colle quoi. J’ai fait des concerts avec elle, je vais la faire revenir..
C’est elle qui a choisi les deux chansons qu’elle chante. Ce sont des berceuses arméniennes et la manière dont elle chante est sublime. Après j’ai fait les arrangements.

Quels sont les moments les plus marquants de votre carrière que vous garderez en mémoire ?

C’est ce que je vous disais un peu tout à l’heure, ma première rencontre avec Jean-Sébastien d’abord. Puis ma deuxième rencontre avec le chant qui s’est fait par hasard dans un studio. Et mon troisième moment, c’est ma rencontre avec la musique arménienne.

Il y a une vraie continuité entre votre précédent projet musical « Anouch » et celui-ci « Sultane ». Avez-vous envie par la suite de venir continuer à explorer votre histoire personnelle ? Si oui avez-vous déjà une idée des thèmes qui y seront abordés ? 

J’ai beaucoup aimé sur ce dernier album, la rencontre avec les cordes, ce côté un peu cinématographique et musique de film. Je pense donc que je vais continuer avec le tabla et ensuite une fois que vous avez trouvé votre son, l’idée c’est de continuer. Moi je ne suis pas pour changer systématiquement à chaque album au contraire. Je suis pour approfondir. 

Vous êtes actuellement en tournée, à quoi le public doit-il s’attendre en termes de scénographie, instruments et setlist ?

Une invitation au voyage. Et c’est ce que les gens me disent à chaque fois en sortant du concert. Je les vois parce que je fais des dédicaces. Ils me disent vous nous avez fait voyager. Et puis, il y a aussi mon humour aussi pour raconter un peu des histoires. Je leur traduis les morceaux. Je leur parle de la musique finalement, je dis c’est pas cette musique orientale, c’est la musique de mes grands-parents mais c’est aussi l’ancêtre de notre musique classique. Je leur explique pourquoi il ne nous reste plus que deux gammes. Et puis pour finir, je parle du parcours de ma grand-mère, qui a fait 1000 km à pied pour aller jusqu’au désert de Syrie pendant qu’elle était déportée et je dis c’est pour ça qu’on aime la randonnée dans la famille. Il y a un mélange d’émotion, d’humour et puis un peu de mystique aussi. J’ai un percussionniste indien qui est remarquable et quand il fait des incantations, c’est magnifique. J’ai un violoncelliste pareil quand il joue, on a l’impression qu’il y a des esprits qui se baladent. C’est donc vraiment comme une cure de bien-être et cela permet surtout d’aller ailleurs.

Clara De Smet

Le 06/12/2025 à La Cigalière – Sérignan (34) et le 29/05/2026 à la Salle de l’Etoile – Châteaurenard (13).

andremanoukian.com

📸 André Manoukian par Jérôme Bohen.

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