Le verbe affûté, l’envie encore plus, Gari Grèu nous parle d’ORP – Oaï Reggae Party, quatuor bienheureux formé avec Toko Blaze, Lionel Achenza et Rastyron. Album, tournées, indépendance, éthique et revendications de toujours, tour de piste d’une personnalité teintée de soleil.
Oaï Reggae Party réunit quatre hauts personnages de la vie musicale marseillaise. Comment est né ce projet ?
Il s’est imposé un peu par hasard et dans la suite logique des événements. Il y a quelques années, j’ai monté un label avec ma femme qui s’appelle It’s Ok, avec lequel je produis tout mon travail hors Massilia. Il y a 2-3 ans, j’ai commencé à travailler avec Rastyron, producteur musical, clavier de IAM et émérite de la scène reggae. Il a un studio à Port de Bouc, le studio K, dans lequel je viens travailler depuis quelques années. On a produit des disques ensemble dont le dernier de Toko Blaze. À la suite de cette production, on voulait aider Toko à amener ce disque sur scène, et on a créé un petit projet tous les trois : lui aux machines, Toko et moi au micro, et on l’a appelé Oaï Reggae Party. Pour l’album de Toko, on avait fait une journée de studio sensationnelle avec Lionel Achenza des Raspigaous. On a un peu tourné à 4 et à l’un des concerts, Stéphane du tourneur Red Line nous a dit “mais moi, je vous monte une tournée avec ce projet !”. On a commencé comme ça, sur la tournée de l’été dernier, pendant laquelle on a écrit des chansons, alors que seule la chanson “Oaï Reggae Party” était sortie.
Chacun d’entre vous a bien roulé sa bosse dans la création musicale. Comment se déroule le processus de création, de composition, à 4 ?
Déjà, il y a un truc qui nous a beaucoup donné envie à nous, chanteurs vocaux et d’écriture assez singuliers : l’alliance des 3 manières de faire et de chanter nous a donné une couleur qui nous a plu. On bosse un peu chacun dans notre coin pour trouver des débuts, puis on amène tout et on met sur la table. On sélectionne, et Rastyron récupère nos lignes mélodiques et les retravaille. C’est la singularité de ces voix qui nous a le plus séduits.
Nous retrouvons pas mal des marqueurs que nous vous connaissons, cette énergie solaire, très positive dans la musique comme les paroles. Est-ce que c’est intrinsèque à votre façon d’écrire et de composer ?
Oui, je pense que c’est intrinsèque à notre fonction de chanteur, on fait des chansons pour alimenter des spectacles, ces spectacles on les donne le vendredi ou le samedi soir pour que tu viennes oublier le quotidien, zapper tes emmerdes et penser à autre chose, si possible te connecter, délirer… On est sensible à l’époque sociétale qu’on traverse et à la fonction qu’on s’octroie, artistes. On ne parle même plus de reggae. Tu vois, hier je regardais l’OM et je me suis dit, “les joueurs, ils déconnent” ! Ils ne se rendent pas compte de la période qu’on traverse. Il faut qu’il fassent rêver les gens ! Ils ne sont pas sensibles à ça, les mecs ! On fait le même métier, toi tu tapes dans le ballon le samedi soir pour faire rêver les gens, on est dans l’entertainment de la même manière. Je ne dis pas qu’il faut faire du carnaval ou la foire aux canards, on peut faire des chansons tristes mais quelque chose qui va transporter les gens, leur faire zapper le quotidien. Nous sommes sensibles à ça et dans notre manière d’écrire nous regardons ce qu’il se passe dans la vie, sur nos paillassons, et d’en faire des chansons, des polaroïds, des instantanés de vie. En ce moment, à part se dire qu’il faut aller vers l’autre, que ce n‘est pas parce qu’il ne pense pas la même chose que toi que c’est un alien, qu’il faut qu’on arrive à faire société en se rassemblant sur des points communs… Sans faire plus de politique, je suis abasourdi par la capacité du monde occidental à se polariser et à ne plus dialoguer ! Je schématise, mais c’est l’amour ou le fric, aujourd’hui ! Nous, on fait l’apologie des moments où on peut lâcher prise.
Vous louez les pouvoirs de la musique, dans « La bonne parole ». Un adage que vous expérimentez dans votre propre vie ?
C’est une thématique que je n’avais jamais abordée. C’est Lionel qui a eu cette idée et j’y ai raconté la vie, mon rapport à la musique, cet adolescent qui ne sait pas trop où se situer. J’ai presque l’impression que si je ne deviens pas musicien, je vais faire des bêtises, je suis vite conscient des rapports de force dans la société. J’aurais très bien pû tomber dans une espèce de militantisme un peu guerrier ou radical. La musique m’a apaisé, m‘a sauvé la vie, m’a donné l’envie, comme je le dis dans la chanson. Puis dans Massilia, j’ai rencontré deux mecs de 10 ans de plus que moi, structurés politiquement et professionnellement, qui m’ont autant éduqué que mes enfants, euh, que mes parents ! Oh, le lapsus ! On en est là, ma fille a 20 ans, c’est moi le dernier ado de la famille… (rires). On a un rapport sain avec ce qu’on fait, les collègues musiciens aussi, là on tourne un clip nous mêmes, on se régale ! C’est nouveau pour nous, le label indépendant c’est bien pour ça aussi, tu t’improvises Tarantino, graphiste, etc… Une belle aventure.
Quelles évolutions de l’industrie musicale voyez-vous d’un œil positif ?
La concentration, le rachat de fonds de pension qui rachètent les festivals et les salles etc, ça réduit le champ à mort. En tant que chanteur de Massilia depuis 30 ans et producteur de mon propre label depuis une dizaine d’années, j’ai une sensation de liberté et de faire ce que je veux qui est énorme. En revanche, je suis obligée de trouver des solutions toutes les cinq minutes pour pallier à nos manques de moyens. On a presque plus de subventions pour produire nos disques, c’est une aventure excitante dès qu’on arrive à remplir des objectifs. On arrive à peu près à faire tourner la baraque, même si on a dû licencier une employée qui était avec nous depuis trois ans faute de moyens. C’est des déchirements, je n’ai pas fait ce métier pour faire ça, tu choisis la musique de manière punk et tu finis par devoir dire à quelqu’un que tu ne peux pas la garder. Tu n’en dors plus de la nuit. Nous, on a de la chance, on a un passé, on arrive à catalyser un peu de public, à pouvoir entreprendre et produire, jusqu’à quand je ne sais pas. On travaille avec un distributeur indépendant créé par les Ogres de Barback, Irfan. Avant, ça n’existait pas, on était indépendants jusqu’à devoir signer avec des Sony, des Polydor pour se faire fabriquer des disques. Grâce à eux et Baco records, par exemple, on peut sortir des disques physiques, je leur rends hommage, grand à eux, à Danakil et au Ogres d’avoir créé ces structures qui permettent à nombre de groupes indépendants de pouvoir travailler hors ces grosses usines à broyer que sont les majors.
Vous retrouverez certainement avec joie un public très fidèle, sur la route des festivals, cet été. Comment se profilent vos projets live avec Oai Reggae Party ?
La tournée, c’est toujours la finalité, c’est une grosse responsabilité de rassembler les gens. On essaie de monter des spectacles qui enivrent et qui emmènent ailleurs. C’est important pour nous, le public nous renvoie notre carburant, on se fait du bien en en faisant. Je n’ai pas râté un été depuis trente ans, les saisons des festivals, je l’affectionne ! On a tissé tellement de liens : que j’aille jouer n’importe où, on tombe sur 10 collègues qu’on a pas vu depuis un moment. C’est toujours des moments riches en émotions. Certains concerts, j’ai l’impression que je connais tout le public ! En plus, cet été on fait trois dates de Massilia, on est très contents.
Lucie Ponthieux Bertram
(version intégrale sur nouvelle-vague.com)
Le 13/11/2026 au Live – Toulon (83) et le 27/11/2026 à L’Usine – Istres (13).
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📸 Oai Reggae Party par Frédéric Artel.
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