Avec 30 ans de carrière et 10 albums studio au compteur, le groupe de rock new-yorkais Nada Surf continue de mener sa barque avec une étonnante constance. Rencontre avec le chanteur et compositeur principal, Matthew Caws.
Daniel, Ira et toi faites de la musique depuis maintenant plus de 30 ans. Votre processus d’écriture a-t-il évolué au fil du temps avec un schéma ou une répartition des rôles plus précis ?
Rien n’a vraiment changé. C’est similaire à ce que ça a toujours été. Daniel écrivait une ou deux chansons par album sur les deux ou trois premiers mais il ne fait plus trop ça. Le processus a simplement changé dans le fait que j’ai une vie plus adulte, donc je ne fais plus ce que je faisais parfois avant, c’est-à-dire avoir une idée et rester éveillé toute la nuit à la poursuivre. Maintenant, je travaille à des heures plus adultes, plus en journée et par périodes plus courtes, mais c’est toujours quelque chose que je fais presque tout le temps, même si je ne termine pas toujours mes chansons. Parfois, la pression de savoir qu’il est temps d’enregistrer un disque me pousse à finir des chansons ou à examiner ce que j’ai et choisir une quinzaine d’idées qui me semblent valoir le coup. Je suis donc un peu mou, mais je crois que je finis par y arriver au fil des ans.
Tous les crédits de composition sont partagés entre vous mais il semble que c’est toi qui fait la majeure partie du travail.
Ah oui, c’est moi, mais c’est en partie parce qu’on partage qu’on est toujours ensemble. Les chansons ne deviennent ce qu’elles sont sur l’album que lorsqu’on joue ensemble dans une pièce. En termes de paroles, de mélodies, de changements d’accords, tout ça, c’est tout moi. Avec, tu sais, la suggestion occasionnelle.
Quand le claviériste Doug a rejoint le groupe en 2012, avais-tu déjà envisagé de co-écrire des chansons avec lui ?
Doug ne fait plus partie du groupe et n’y est plus depuis 10 ans. Il était dans Guided by Voices lors de sa deuxième incarnation, et cette incarnation s’est dissoute, puis il nous a rejoints pendant huit ans environ. Et puis cette incarnation s’est reformée. Maintenant, c’est Louie Lino notre claviériste, il est membre permanent du groupe depuis les deux derniers albums et il écrit un peu. Ça, c’est inhabituel. La chanson « Losing » est de Louie. Je n’en ai écrit que huit secondes. J’ai écrit le pont. Et la chanson « Moon Mirror » est une idée que Louie a commencé à jouer en répétition et sur laquelle j’ai rebondit. J’appellerais donc ça une co-écriture entre nous deux.
Quel est le secret pour qu’un groupe continue à exister après 30 ans ?
Avoir un bon public, ça aide vraiment. Bien sûr, avoir un immense public serait un plus, mais le nôtre est très enthousiaste, accueillant et chaleureux, et donne à tous les concerts un aspect très festif. Ça, ça aide vraiment. Et, tu sais, nous sommes de vieux amis, ça aide aussi. Je pense que l’autre chose qui nous a permis de rester ensemble, bizarrement, c’est que ce n’est pas parce que nous vivons dans des pays différents, mais le fait que nous y vivons est le symptôme de quelque chose d’important: le fait que nous nous sommes permis de vivre chacun notre vie. J’ai déménagé en Angleterre car j’y ai eu un enfant, Daniel a déménagé en Espagne parce qu’il s’y sentait plus heureux et c’est de là qu’il est originaire, Ira a déménagé en Floride pour des raisons familiales, et Louie est originaire de New York mais il a déménagé à Austin, au Texas. Donc, d’un point de vue pratique et financier, c’est un désastre de vivre dans des endroits différents, mais nous vivons tous comme nous l’entendons et cela nous aide à rester ensemble.
En 2013, tu as formé un projet parallèle appelé Minor Alps avec Juliana Hatfield et vous avez sorti un album. Tu sais qu’il nous en faut un deuxième maintenant.
Hmm, je m’en occuperai un jour, on aimerait bien faire ça. Je suis d’abord en train de faire mon propre album solo cette année. Je suis bien motivé et c’est le prochain truc que j’ai besoin de faire. J’ai un projet presque terminé avec un ami de Seattle, Michael Lerner, qui est presque terminé. On doit faire ça aussi.
Qu’est-ce qui était différent dans l’écriture de chansons avec Juliana par rapport à la façon dont tu écris habituellement des chansons toi-même ?
Nous n’avons pas exactement écrit ensemble. Ce qu’on a fait, c’est écrire l’un pour l’autre. Et je ne dis pas ça comme si j’écrivais ses chansons pour elle, mais j’écrivais des chansons avec elle comme public, si tu vois ce que je veux dire. En pensant à elle. Et je pense qu’elle écrivait peut-être en pensant à moi. Et nos enthousiasmes respectifs nous ont aidés. Je lui en jouais plusieurs et elle me disait : « J’aime beaucoup celle-là ! » Tu sais, elle est une de mes influences. Être dans un groupe ensemble, c’est quand l’esthétique de chacun commence à vraiment compter. Mais ce que nous aimons vraiment, c’est chanter ensemble. Le cœur de ce groupe, c’est qu’on est fans l’un de l’autre. Elle m’avait fait chanter sur l’un de ses disques solo [« Such A Beautiful Girl » sur l’album « How To Walk Away » de 2008 ainsi que « Cells », « Selfmachine » et « Sweet Is The Night » sur son album de reprises éponyme de 2012 dans lequel elle reprend également « Fruit Fly » de Nada Surf – ndlr.] et elle a chanté un peu sur un morceau de [Nada] Surf [« I Wanna Take You Home » sur leur album « Lucky » de 2008 – ndlr.]. Je me préparais à chanter quelques chansons avec elle à un de ses concerts et on n’avait jamais vraiment chanté en même temps ensemble. On s’est entraînés pour ce concert l’après-midi même, environ 10 minutes dans les escaliers. Et tout d’un coup, alors qu’on chantait ensemble, côte à côte, on s’est dit : « Oh mon Dieu, c’est tellement facile ! » Pace qu’on arrive chanter à l’unisson très facilement quand on chante la même note, ce qui n’est pas toujours facile à faire, mais on le fait très naturellement et facilement. Il y a quelque chose dans le timbre de nos voix que nous pouvons entendre l’un à travers l’autre. C’est tellement génial ! Et c’est pour ça qu’on a formé le groupe, juste pour pouvoir faire ça.
En quoi dirais-tu que le processus d’écriture de l’album « Moon Mirror » a été différent de celui de vos albums précédents, aussi au niveau des thèmes abordés ?
C’était vers la fin de la pandémie de COVID-19 et on est tous à la maison. J’ai commencé à me lever très tôt, vers cinq heures, et à m’asseoir tout seul dans le salon avant que la maison ne se réveille. Du coup, la plupart des chansons ont été écrites au petit matin. Je ne sais pas si ça veut dire quelque chose ou si ça a une influence. « Moon Mirror », la chanson elle-même, je l’ai composée quasiment telle quelle sur mon iPhone au milieu de la nuit, en pensant à la lune pendant une insomnie, mais c’est à peu près tout. Pour ce qui est des thèmes, la seule chose qui a vraiment changé au fil des ans, c’est que je suis bien installé dans un mariage merveilleux, très heureux en ménage. L’amour romantique n’est donc pas un sujet qui me préoccupe beaucoup en ce moment car je suis dedans et j’adore ça, mais comme quelqu’un l’a dit un jour: « Happiness writes white on a page » [« Le bonheur écrit à l’encre blanche sur des pages blanches » – Henry de Montherlant]. C’est donc plutôt ce que tout le monde dit sur les philosophies personnelles, ce qu’on observe et, au fond, ma propre vie. Et puis, la seule autre chose dont j’ai pris conscience, ce n’est pas un thème différent, c’est juste le fait de réaliser qu’un de mes thèmes majeurs était le TDAH dont je viens juste d’être diagnostiqué, que j’ai depuis toujours mais je ne le savais pas, et ne savais pas ce que c’était. Mais maintenant que je le sais, je me rends compte que j’écris dessus depuis 30 ans. Presque toutes nos chansons qui ne parlent pas d’amour ni de politique, – même si on ne le remarque pas vraiment, certaines en parlent -, les autres parlent de frustration et d’interrogation face au mystère de mon manque de contrôle sur mon temps et mon attention.
Cet album est sorti sur New West Records et vous étiez sur Barsuk depuis l’album « Let Go » en 2003. Qu’est-ce qui est différent maintenant ?
C’est génial. Tu sais, la seule raison pour laquelle nous ne sommes plus sur Barsuk, c’est qu’ils ont réduit leurs effectifs. Ils ne sortent donc plus de nouvelles musiques, ils conservent simplement leur catalogue. Nous ne serions jamais partis ! Je leur suis très fidèle, ce sont de très bons amis, mais New West a été formidable. Le gars qui est notre responsable artistique souhaitait travailler avec nous depuis très longtemps et a fait preuve d’une grande patience. Nous étions ravis qu’il ait accepté et attendu que nous soyons disponibles. Et ils ont été d’un soutien formidable. Je suis donc ravi.
Vous avez clairement marqué les esprits dès le début, en 1996, avec la chanson « Popular ». Quelles autres chansons sorties depuis pensez-vous être celles qui ont le plus contribué à la popularité du groupe ?
Pour la popularité, probablement « Always Love », mais « Inside Of Love » est une autre de nos chansons les plus connues qui est importante, je pense. Si je devais prendre une guitare et jouer une chanson pour un inconnu, c’est celle-là que je jouerais, parce que je pense que c’est celle qui s’inscrit le plus dans la tradition musicale. Attention, je ne dis pas que c’est un standard.
Et y a-t-il eu des chansons qui ont été des tournants, des moments clés, où vous avez senti qu’il se passait quelque chose de nouveau, que vous touchiez un public différent ?
Oui, bien sûr. Par exemple, faire cette reprise de « If You Leave » pour [la série télé] The O.C. semble nous avoir ouvert à un nouveau public. Toutefois, avec une chanson comme « Mathilda » [sur l’album « Never Not Together » de 2020], par exemple, j’ai eu l’impression de franchir un cap en termes de liberté, d’une certaine manière. C’est très libre musicalement. Tu sais, c’est une sorte de suite. C’est donc assez ambitieux mais je ne sais pas si c’est un tournant en termes de sujet, c’est différent, mais ce n’est pas comme si c’était traité différemment. « Something I Should Do » a aussi son côté unique, car c’est une telle aventure en spoken word. C’était un moment amusant parce que je me suis dit: « J’ai tellement de choses à dire, alors je vais tout dire très vite. » *rires*
Et si tu devais choisir une poignée de tes compositions préférées ?
« Come Get Me » (2020), « The Moon Is Calling » (2012), … c’est un peu au hasard, je suppose. « Open Seas » (2024), « In The Mirror » (2005). Je ne sais pas…
Depuis 2008, vous sortez un nouvel album tous les quatre ans, précis comme une horloge. C’est intentionnel ? Cela veut-il dire qu’il nous faudra attendre 2028 pour le prochain ?
Vous allez probablement devoir, oui, j’en suis quasiment sûr. Enfin, j’espère que faire mon propre album cette année ne nous ralentira pas trop, parce que d’habitude, nous faisons un album, nous tournons pas mal, et après, je ne pense plus à rien sauf à ma vie privée pendant environ un an. Et puis je recommence à m’inquiéter pour le groupe, mais là, je suis tout de suite en train de penser à cet autre disque. J’espère donc le terminer pendant cette période où je ne fais généralement rien. Et ensuite, nous nous remettrons au travail à temps pour les prochaines élections, s’il y en a.
Quels artistes aimes-tu en ce moment ?
Steeleye Span, qui était un groupe folk. Il a duré longtemps mais il a débuté au début des années 70 et était une émanation de Fairport Convention. Je suis à fond dedans en ce moment. Aussi, Mdou Moctar, vraiment bien ! Il est comme Tinariwen, du peuple Touareg d’Afrique de l’Ouest. The Hard Quartet, j’aime beaucoup. C’est une sorte de supergroupe avec un gars qui s’appelle Emmett Kelly, Matt Sweeney de Superwolf et Chavez, Stephen Malkmus de Pavement et Jim White des Dirty Three. Ils ont fait un disque qui est vraiment bien. Mon disque préféré d’il y a deux ans était celui de M.J. Lenderman qui s’appelle « Manning Fireworks ». C’est une forme de new country. Je viens d’entendre une chanson incroyable de S.G. Goodman qui s’appelle « Snapping Turtle ». C’est vraiment bien.
Est-ce que tu comptes reprendre plus de chansons françaises à l’avenir ?
Je ne sais pas. Pas forcément. C’était amusant à faire. Ça ne m’est pas venu à l’esprit. Je n’y ai pas réfléchi. Je suis preneur de tes recommandations si tu penses qu’il y a quelque chose que je devrais jouer.
As-tu d’autres projets, collaborations ou personnes avec qui tu aimerais collaborer ?
J’ai co-écrit pas mal de chansons, et je les ai en quelque sorte stockées. Il y en a plein d’autres que j’aimerais faire. Tu sais, il y a un groupe, The Fruit Bats. C’est un gars qui s’appelle Eric Johnson, il est aussi dans Bonny Light Horseman. Il est génial. J’aimerais écrire une chanson avec lui. Qui d’autre ? Il y a une Suédoise, Sarah Klang, qui m’a proposé d’écrire ensemble, et je pense que ce serait vraiment sympa. Elle est géniale.
D’autres projets, des projets annexes ?
Ça me semble suffisant. Je veux dire, finir celui avec Michael, faire un album solo, peut-être un autre Minor Alps un jour. Et puis si je fais tout ça, nous serons déjà en retard pour le prochain [de Nada Surf].
Christopher Mathieu
📸 Nada Surf par Paloma Bomé.
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