Entre engagement, humour et énergie, grâce à un nouvel album aux sonorités rock, ska et reggae, Marcel et son groupe reviennent sur scène 13 ans après. Rencontre.
Salut Franck ou devrais je dire Mouloud ? Pourquoi ce besoin d’avoir rebaptiser tout le monde au sein de Marcel ? Une envie de se créer un personnage de scène ?
Pas exactement. Dans le Boulonnais, mais sûrement dans d’autres régions, nous nous donnons assez facilement des surnoms. Et moi je jouais beaucoup de darbouka alors ils m’ont baptisé Mouloud et c’est resté.
Les Marcel, un groupe de rock festif, mais pas que.
Oui, effectivement c’est la catégorie dans laquelle plein de gens nous ont rangé mais ça m’a toujours interrogé ce terme « festif » comme s’il y avait quelque chose de péjoratif là-dedans. Et pour autant nous organisons des festivals et pas des « introspectivals » ou des « dubitativals », moi je l’assume. Alors je ne sais pas si nous faisons du rock festif, nous faisons de la musique à danser globalement, de la musique énergisante çà c’est sur.
Le début de l’aventure ce sont les années 80. L’histoire de potes qui font plutôt du théâtre de rue que de la musique finalement, qui veulent juste s’éclater au départ.
C’est ça. C’est-à-dire qu’au départ nous sommes une bande de copains avec des références communes. Nous sommes fan des Monty Python, des Marx Brothers. Puis, nous venons des maisons des jeunes, des maisons de quartiers, où certains sont animateurs. Nous avons le plaisir de toutes formes de détournements, une façon un peu de pourfendre les codes et rire de tout. Nous n’avons pas d’instrument de musique au départ, nous en avons récupéré mais je ne peux pas dire comment (rires). Ce qui fait que tout ce qui était un peu théâtrale c’était un petit peu plus simple. En 86, quand nous avons démarré, il y avait des manifs, notamment sur le code de la nationalité que certains fascistes décomplexés sont en train de nous resservir. Et dans le lot il y avait pas mal de personnes convaincues qu’il fallait tout péter ou rien. Nous avons voulu déconner avec ça car nous trouvions qu’il y avait peu de « vivre ensemble » dans la plupart de leurs slogans. Nous avons donc organisé une manif pour la suppression des moquettes murales, et c’est un combat que nous avons gagné, il n’y en a plus (rires).
A quel moment avez-vous commencé à comprendre que votre petit jeu vous ouvrait à une carrière professionnelle, car pendant longtemps vous ne déposiez même pas vos textes à la SACEM ?
Nous avons fait ça pour se marrer. Nous ne nous étions pas fixé d’objectif. Nous ignorions complètement ce qu’était la SACEM. Nous étions issus de cette scène alternative, que nous avions un peu fantasmée. Nous imaginions que dès que ça ressemblait un peu à une aventure commerciale ça devenait une trahison. En 97, la première fois que nous faisons les Eurockéennes de Belfort nous n’étions même pas à la SACEM. Sur les dépôts nous mettions en auteur, compositeur, « ton père », « le pape », « ta mère » ou « Alain Delon ». Jusqu’au jour où il y a un mec qui nous a expliqué que finalement nous remplissions les caisses de plein de monde à la SACEM et que c’était con car c’est de l’argent que nous n’avons pas eu et qui aurait pu nous servir. Que nous le voulions ou non, cet argent était ponctionné.
Un leitmotiv pour Marcel, c’est « danse déconne dénonce », un vrai fil conducteur.
Oui dès le départ. Dès le premier ou deuxième album, nous avons fait des chansons anti libérales comme « Si ça rapporte » ou « À qui cela profite ? ». Marcel c’est un peu l’aventure de Monsieur et Madame nous tous, avec les difficultés que nous avons de garder la tête hors de l’eau. Ce qui me gonflait dans le rock, et dans la plupart des gens qui se disaient engagés, c’est qu’ils le faisaient d’une façon assez manichéenne. Et quelques fois, il y avait un côté « engagement pour les nuls », le racisme c’est mal, la guerre c’est pas bien. Là t’a envie de dire ben oui évidemment c’est le minimum requit et ca faisait un peu enfoncer des portes ouvertes. Après une chanson, c’est 3 minutes et nous ne pouvons pas tout dire. Nous ne voulions pas non plus faire « donneurs de leçons ». Pour moi l’humour c’est aussi une façon d’aborder des questions, et je crois que c’est notre nature profonde.
Vous avez fêté vos 35 ans de carrière sur scène avec toujours cette envie de se déguiser. Une tradition qui dure depuis vos débuts.
Je pense que nous étions certainement fans de cette scène glam rock quand nous étions gamins et ça a dû rester. Nous n’avions pas les moyens de se fringuer avec des jolies fringues à paillettes et d’avoir des looks exubérants à la Bowie ou Roxy Music. Le fait de nous déguiser nous sert à changer de peau, c’est emprunté au carnaval. Le carnaval c’est le jour des fous, nous empruntons tout pour ne pas être reconnus : tonton se déguise en tata. Nous rions des codes, des institutions, de la religion, de tous les codes sociaux quelque part. Et ce qui est intéressant c’est qu’il n’y a plus de barrière sociale, nous ne savons plus qui est qui.
Il y a eu une tournée d’adieu en 2012. Vous étiez arrivés au bout de quelque chose, mais l’envie de revenir a été plus forte.
Comme tout en fait. Comme la création, comme la fin. C’est aussi simplement parce qu’il n’y a pas de plan de carrière. Il y a eu un coup de fatigue. Nous ne sommes pas tenus par des engagements particuliers, nous n’avons pas d’obligations. Quand tu mets deux mois à écrire un titre punk rock c’est que tu as perdu ton inspiration. Nous nous sommes aussi laissés embarqués, des tourneurs qui nous ont un peu pressés le citron. Nous avions entre 80 et 120 dates par an et étions barrés 200 jours par an. Je pense que nous nous sommes esquintés. Quand nous nous sommes retrouvés en 2017, c’était un peu par accident aussi. Il y a un copain qui partait vivre à la Réunion, et qui nous a demandé un dernier concert. Nous lui devions bien, alors nous l’avons fait. Finalement, il y a d’autres potes qui nous ont dit que ça serait bien que vous recommenciez. Ils nous ont mis à disposition un local, nous étions contents de nous retrouver.
Un nouvel album avec un premier titre qui est déjà sur toutes les plateformes, « Stigmatisez moi », une réponse entre autre aux diktats biens pensants et très à la mode à défendre comme le féminisme, mais qui parfois deviennent extrêmes.
Alors je ne sais pas si c’est très à la mode, mais évidemment que nous soutenons cela. La cause est plus que nécessaire. Militer pour l’égalité des droits c’est la base, pour l’égalité des salaires évidemment, et puis ces gens qui ont minimiser toute cette violence faite aux femmes pendant des années. Alors bien sûr que nous sommes là. La question est, est ce que la faim justifie les moyens ? J’entendais souvent « oui mais comme la justice ne fait pas son boulot », est ce que c’est vraiment ça ou est ce que la justice n’a pas les moyens de le faire correctement ? Et je voyais des personnes qui étaient tentés par la vindicte populaire, ça m’a fait peur.
Dans « Autocentré » vous attaquez un peu les réseaux sociaux et cette mode des influenceurs.
Il existe un narcissisme absolument dingue et des personnes qui n’admettent même plus leur remise en questions, leur jugement, leur bien fondé, leur soit disant pertinence. Moi ça me glace le sang, que ce soit certains influenceurs ou tout un tas d’autres personnes.
L’album est toujours, rock, ska, punk, reggae, mais il y a un titre un peu ovni disco pour m’a fait pensé à « Paris Latino » en version Chti. Je parle de « Vla l’dégât ». Un plaisir de mettre en avant le patois ?
Je trouve qu’il y a de la poésie dans le patois que je connais. C’est un langage très imagé.
Il y a un titre très salsa et politiquement engagé : « parasite ». Vous nous parlez de parachute doré et de paradis fiscal, encore une fois un titre qui dénonce.
C’est plus aussi sur le traitement médiatique. C’est à dire les précautions que prennent ces chaines d’informations en continue, qui deviennent des canaux à merde finalement. Tous les égards qu’ils ont pour ces milliardaires.
Et c’était important pour vous de parler d’un sujet compliqué sur une musique très solaire.
Disons que déjà le sujet est plombant, si en plus nous faisons une musique plombante nous allons dire que nous faisons de la cold wave. Je me suis dit pour qui je chante ? Je viens d’un milieu populaire, je chante aussi pour des gens issus de milieu populaire, et il ne faut pas péter plus haut que son refrain. Je chante pour celui qui a envie d’écouter. Et nous pouvons dire des choses graves sur des rythmes dansants. Déjà pour alléger la chose, et quand je regarde des pays où on en chie vraiment, ce sont les pays qui nous envoient les musiques les plus solaires. Les musiques Caribéennes, pourtant faites dans des pays où il existe une grande misère, il y a quelque chose de tellement solaire là-dedans. Et à contrario les pays où il y a un gros pouvoir d’achat, ils te font du black métal ou du gratte-bobo, c’est curieux ce paradoxe.
Vous êtes clairement un groupe de scène mais est ce que le plaisir du studio reste intacte ?
Nous avons mis du temps. Effectivement, nous composions pour la scène, comme une troupe de théâtre, Nous imaginions tout en pensant à ce qui se passerait sur scène. Après, au fur et à mesure, nous avons pris du plaisir à être en studio, à voir naître, à bricoler un peu tout ça, à inviter des gens. A partir du troisième album, nous avons commencé à nous dire que c’était pas grave si la scène et le disque ne rendait pas pareil.
Il existe une véritable histoire d’amour avec le public. Il y a même une transmission aux nouvelles générations. C’est important pour vous de voir ça ?
De voir qu’il y a des enfants qui vont avoir aussi mauvais goût que leurs parents oui (rires). Disons que c’est assez étonnant, mais ça veut aussi peut être dire que nous ne sommes pas un groupe du passé, que ca peut parler à plusieurs générations et c’est assez cool.
Des concerts qui s’annoncent, une tournée, des festivals. J’imagine que vous avez hâte de remonter sur scène pour défendre ce nouvel album et retrouver votre public.
Oui il y a de l’excitation c’est clair. Et nous revenons vraiment avec ces nouvelles chansons, un nouveau bébé, un nouveau spectacle, et le plaisir de continuer à faire le « gratte-poil ». Avec Marcel et ce côté carnaval itinérant, nous avons toujours voulu qu’il n’y ait pas le groupe d’un côté et le public de l’autre, c’est une communion, un fête avec beaucoup d’interactions.
Après avoir arrêté pendant des années et de revenir avec ce nouvel album, est ce que ça a relancé la machine pour la suite ?
A l’instant T oui. Pour la suite, je ne sais pas. Dans la tradition un peu clown, hier c’est oublié, et demain c’est pas encore, c’est maintenant qui m’intéresse. Nous verrons la suite.
Ça sera l’occasion de se reparler à nouveau pour peut-être un nouvel album dans quelques temps.
Avec plaisir, mais ce qui est clair c’est que moi j’écris tout le temps, et j’ai tout le temps des mélodies. Après que ça serve ou pas, ce n’est pas comme ça que je fonctionne.
Franck Inizan
Le 12/04/2025 à La Moba – Bagnols-sur-Cèze (30).
Photo : Simon Gosselin.









