À travers une musique qui mêle influences afro-cubaines, soul, hip-hop et électro, les sœurs d’Ibeyi tissent un univers où les héritages se rencontrent, où les langues racontent autant qu’elles résonnent et où les absents continuent de vivre. Rencontre avec l’une d’elles, Lisa Kaindé.
Quelle est ta relation avec la musique ?
Depuis ma naissance, je dirai même dans le ventre de notre mère. Comme notre père est percussionniste, il devait taper sur le ventre de notre mère et nous l’entendions déjà. Entre elle qui chantait et mon père qui jouait, nous avions été bercés par la musique toute notre enfance. Ensuite, nous sommes allées au conservatoire pendant plus de 10 ans, nous y avions appris plein de styles de musique différents comme le jazz, le classique…
Quels artistes t’ont inspiré plus jeune et continuent de t’inspirer encore aujourd’hui ?
Alors, j’ai énormément d’artistes qui m’inspirent, que ce soit dans la musique ou dans l’art en général. Dans la musique par exemple, il y a Nina Simone, une pianiste américaine et Meshell Ndegeocello, chanteuse et bassiste américaine, qui sont deux reines pour moi. Il y a des artistes nouveaux qui m’inspirent beaucoup aussi comme Saya Gray, mais aussi des artistes plastiques comme Belkis Ayón, Ana Mendieta, ou encore Manuel Mendive. Il y a aussi des peintres, des écrivains, il y en a vraiment beaucoup.
Comment définirais-tu ton style musical ?
C’est compliqué pour nous de se définir. Nous nous sommes rendues compte avec le temps, que plus nous nous définissons, plus les gens trouvaient ça compliqué, alors que ce n’est pas une musique compliquée. Les gens nous disent souvent que c’est un mélange d’afro-cubaine, de soul, de pop, de hip hop et d’électro.
Qu’est-ce que tu ressens comme émotions quand tu chantes ?
Je suis à la maison quand je chante. J’imagine que c’est ce que les gens ressentent quand ils font de la méditation. Je ne suis pas nostalgique et je ne veux pas l’être, je suis dans le moment présent et je vole. Je ne suis pas non plus dans les attentes du futur, dans la tristesse et l’angoisse.
C’est quoi ton rêve ultime dans le monde de la musique ?
Bien sûr, d’avoir une carrière longue, et puis que notre musique trouve les personnes qui l’aime. Avec Noami, nous aimerions bien être les deux petites vieilles que les gens amènent sur scène pour chanter, ça nous plairait beaucoup.
Est-ce que la musique te rend heureuse ?
En tout cas, plus heureuse oui. Je ne sais pas si la musique peut nous rendre heureuse, mais elle aide quand nous ne le sommes pas.
Vous chantez en anglais, en espagnol, en yoruba, parfois en français. Est-ce que vous ressentez que certaines émotions n’existent que dans une seule de ces langues, qu’elles seraient trahies si vous les traduisiez ?
Je ne pense pas que nous nous disons “ah non je ne peux pas dire ça en anglais ou en français”, mais par-contre la langue s’impose. Quand je dois dire quelque chose, je sens si c’est en français ou si c’est en anglais ou autre. C’est donc vrai qu’il y a des choses qui pour nous, ressentons le besoin de le dire dans une de ces langues.
Le yoruba est une langue amenée à Cuba par des esclaves. Quand vous la chantez sur scène devant des publics qui ne la comprennent pas, qu’est-ce que vous espérez qu’ils reçoivent ?
Je pense que le yoruba se sent. Je pense même que les langues en général, il n’y a pas besoin de les comprendre pour les ressentir. Ni pour ressentir ce que la personne vit quand elle chante. Quand avec ma sœur, nous chantons en yoruba, ce n’est pas grave de ne pas comprendre les paroles, ce qu’il faut c’est de ressentir la mélodie et l’émotion.
Vous êtes nées à Paris, élevées entre Paris et Cuba, héritières d’une mémoire africaine et vénézuélienne. Est-ce qu’il y a un endroit sur terre où vous vous sentez entières, ou est-ce que c’est justement cet entre-deux qui vous constitue ?
Je ne sais pas du tout ce que ma sœur répondrait. Je sais qu’elle se sent elle-même quand elle est à Cuba, moi j’ai besoin des deux. Je sens vraiment que les deux m’aident à exprimer des parties de moi unique et que je ne peux pas exprimer ailleurs. Je ne peux pas choisir.
Votre père Anga Díaz vous a quittée à 11 ans. Est-ce que vous avez l’impression que c’est sa disparition qui a fait Ibeyi, que sans ce deuil, le projet n’aurait pas existé sous cette forme ?
Peut-être ! Je pense qu’il y a une possibilité que le projet n’aurait pas existé si mon père était encore vivant. Je ne sais pas si ma sœur aurait joué. Il lui a laissé la place, il lui a transmis les choses. De mon côté, je pense que j’aurai quand même créé quelque chose, mais je ne sais pas si je l’aurai fait toute seule. C’est ça qui est intéressant, c’est que je me dis souvent que c’est parce que mon père est parti. D’ailleurs, vous le voyez direct dans le premier album, nous parlons de deuil.
Apprendre le cajón après sa mort, c’était quoi exactement, un deuil, un hommage, ou une façon de le garder vivant à l’intérieur de vous ?
C’était totalement inconscient parce que nous avions 11 ans. Le soir même de sa cérémonie, ma sœur s’est assise sur le cajón, il y a eu comme une sorte de passation. Moi, je m’en suis rendue compte avec ma mère, ma grand-mère et ma belle-mère, nous savions l’impact du moment. Elle n’avait pas conscience d’à quel point c’était fort ce soir-là, pour la première fois. C’est clairement une manière d’être avec lui, de lui faire honneur, de lui rendre hommage.
Vous samplez votre père sur “Los Muertos” et vous invoquez le mot “yoruba ibae” pour honorer les morts. Est-ce que chaque album est, d’une certaine façon, une conversation avec lui ?
Pour moi, quand je fais de la musique c’est une conversation avec lui. Les trois derniers albums sont vraiment des conversations avec mon père. Les autres c’est plus une conversation avec nous-même, mais ça l’est toujours un peu avec lui.
Sur “Ash”, vous samplez également Michelle Obama, vous invoquez Frida Kahlo, puis collaborez avec Meshell Ndegeocello et La Mala. Est-ce que convoquer d’autres femmes dans votre musique, c’est un acte politique conscient, ou c’est d’abord un acte d’amour ?
C’est avant tout un acte d’amour. C’est aussi politique, mais nous ne faisons pas exprès d’intégrer de la politique. De toute manière, être une femme et faire de la musique engagée, c’est quelque chose de politique. Toutefois, pour nous, c’est d’abord un acte d’amour.
Les gens parlent souvent de « spiritualité » pour qualifier votre univers, mais vous dites ne jamais avoir utilisé ce mot vous-mêmes. Comment appelleriez-vous ce lien que vous entretenez avec vos ancêtres et les traditions yoruba ?
C’est Naomi qui a un problème avec ce mot, ça l’a fait rire, parce que tout le monde nous en parle. Elle vit sa spiritualité, sa connexion avec ses ancêtres, notre père, notre religion, d’une manière très différente de la mienne. Elle, ce n’est pas dans le conscient, c’est dans le corps. Naomi danse, bouge, elle trouve sa spiritualité à travers son corps, elle ne trie pas. Moi si, je trie. Je suis plus dans un truc classique. Mes proches nous le disent souvent, Naomi devient de moins en moins religieuse et moi de plus en plus, c’est marrant.
“Offering” c’est le nom de votre nouvel album. Est-ce que vous pensez que la musique peut réellement faire ce que font les rituels, protéger, guérir, convoquer ?
Je me suis rendue compte que j’avais cette espèce de peur dans mon cœur qui fallait que je convainque le public pour qu’il m’aime. Qu’il fallait me jeter un sort avec la musique pour que ça vous plaise. En fait, j’avais juste besoin de m’aimer plus, d’avoir plus confiance dans ce que je donnais, ce que j’offre. Ce nouvel album pour moi c’est une libération. Je me dis que ce que les gens m’offrent c’est assez beau, il n’y a pas besoin d’en rajouter. La musique suffit.
Tu dis que la condition d’artiste est « dramatique », que c’est possible de trouver une chanson sublime un jour et nulle le lendemain. Comment faites-vous confiance à votre propre jugement dans ces conditions ?
Il faut quand même se faire confiance. Prendre le temps, c’est important. Un album, quelquefois, il faut le laisser reposer pendant un mois, deux mois, puis le réécouter et voir. Si l’artiste est encore attaché à toutes les chansons, alors c’est gagné. Peu importe, finalement, même si l’idée change, il faut du temps. Il faut arriver aussi à se faire confiance dans notre travail. C’est le travail d’un producteur par exemple, il nous dit s’il doit modifier ou laisser comme ça. Avec ma sœur, j’ai une chance énorme, parce que nous sommes deux, donc s’il y en a une qui commence à saboter, l’autre peut la rattraper. Il faut s’écouter et en même temps laisser le futur faire son travail et protéger la chanson de notre désir de contrôle.
Est-ce qu’il y a quelque chose que le succès vous a appris, une innocence, une façon de faire de la musique sans vous regarder faire ?
Je pense qu’il a fallu retrouver ça. Il y avait trop d’enjeux. Nous ne nous avions pas assez protéger des enjeux, des attentes que nous avions. Alors que ce nouvel album, c’est comme un retour à soi. Nous avons pu créer sans ses attentes et ses peurs, prendre cette liberté du début.
La musique peut-elle réellement changer quelque chose, ou est-ce qu’au fond elle console plus qu’elle ne libère, et qu’il faut avoir l’honnêteté de le reconnaître ?
Pour moi la musique change les choses, mais après ce sont mes chansons donc normal qu’elles me changent. Toutefois, la musique des autres me change aussi. Alors ce n’est pas un changement radical, c’est plus sur le long terme. C’est comme des mini steps. Elle n’a pas à nous changer du tout au tout, elle nous a bouger et nous a enveloppé.
Vous portez des engagements féministes et antiracistes dans votre musique depuis dix ans. Est-ce qu’il vous arrive d’être fatiguées de ce rôle, de juste vouloir faire une chanson sans que ça signifie quelque chose pour quelqu’un d’autre que vous ?
Non, mais parce que nous ne nous disons jamais qu’il faut que nous fassions une chanson engagée. Quand ça sort, il faut l’accueillir, et si nous faisons un album d’amour alors il sera tout autant accueilli. Je pense que nous sommes influencées par ce que nous voyons, par le monde et par l’extérieur, donc il faut absolument accueillir ce rôle.
Selon une étude menée par la société de technologie musicale A2D2, les femmes auraient besoin de travailler deux fois plus que les hommes. D’après ton expérience as-tu remarqué cette sensation de devoir faire plus que tes collègues masculins ?
J’ai une chance énorme, c’est que nous sommes deux, et nous avons été signé direct à 18 ans, donc notre parcours n’est pas classique. Malgré tout, je dois dire que oui, c’est vrai les femmes travaillent doublement plus que les hommes, c’est sûr. Déjà, ça va de mieux en mieux, mais oui, ce n’est pas quelque chose qu’il faut nier.
Est-ce que tu reçois souvent des propos discriminants, sexualisation ou encore méprisants, lors de tes venues ?
Non, ça ne nous est pas arrivé, mais je pense aussi que c’est parce que nous n’avons pas inclus le corps. Pendant des années, nous voulions des gens qu’ils nous prennent au sérieux. Il y avait quelque chose dont nous étions conscientes même très jeune. Maintenant, Naomi et moi, nous nous libérons de ces choses-là, laissant venir la sensualité et la sexualité. Nous prouvons qui nous sommes. Puisque le public sait ce que nous valons, maintenant personne ne peut nous attaquer sur ce genre de chose. Je pense que le fait d’être deux, ça change tout. Je vois mes amies qui sont toutes seules, c’est autre chose et je les admire de faire ça seule.
Lee-Lou Grégoire
Le 21/11/2026 à l’Espace Julien – Marseille (13).
Site officiel de l’artiste : ibeyirecords.com
📸 Ibeyi par Lisandra Alvarez.
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