BELMONDO SEXTET

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Il y a près d’un an, les frères Belmondo sortent un album intitulé Belmondo Dead Jazz. Ils revisitent en sextet de jazz la musique du fameux groupe californien Grateful Dead. Revenons avec Lionel Belmondo, saxophoniste et flûtiste du groupe, sur cette aventure musicale.

Un bref retour dans le passé. Vous avez commencé la musique avec votre père Yvan à l’école de musique de Solliès-Toucas dans le Var (83). Est-ce lui qui vous a aussi donné le goût du jazz ?

Il nous a surtout donné le goût de la musique en général. Nous ne parlions pas forcément de jazz dans cette école mais nous jouions de la musique. Il nous faisait jouer de la musique classique, de la variété, du jazz. Tout ce qui lui paraissait bon. Nous avons été initié à jouer de la musique et pas qu’un style précis. En passant, nous avons aussi fait quelques études au conservatoire. Et je me retrouve à faire de multiples projets, justement par l’ouverture d’esprit que nous a donné notre papa.
Le jazz est venu après ?
Non, en même temps. Il faut dire qu’en 1982, Michel Petrucciani est devenu prof de piano à l’école de Solliès. Il est resté pendant deux ans et ça a été un gros déclencheur. Il nous a fait découvrir énormément de choses évidemment. Du jazz mais aussi de la musique française, Ravel, Debussy ou Fauré, par exemple.
D’ailleurs cela vous a suivi puisque vous avez fait des projets  incluant la musique de Lili boulanger ?
Oui, bien sûr. Mon père nous a inculqué que la musique venait toujours de quelque part, et que nous n’avions rien inventé. Il a beaucoup insisté sur le fait qu’il fallait toujours revenir aux origines de la musique et que le jazz ne venait pas de nulle part non plus.    

Est-ce que vous saviez dès le début que vous joueriez ensemble tous les deux avec Stéphane, votre frère, même si vous avez des carrières solos ?
Nous avons toujours joué ensemble. À l’école de musique, il y avait un orchestre qui se réunissait tous les mardi ce que nous apprenions théoriquement. Toutes les parties théoriques s’enseignaient sur place en jouant. À l’époque, je voulais interpréter de la musique qui n’était pas forcément écrite (nous ne trouvions pas aussi facilement des partitions qu’aujourd’hui). Mon père m’a dit « Il y a les disques qui sont là, tu n’as qu’à relever la musique et j’ai commencé à le faire pour pouvoir jouer les morceaux avec les autres gosses de l’orchestre de l’école. Et c’est comme ça que, un peu malgré moi, je me suis mis à étudier l’écriture car c’était un formidable outil de rassemblement des gens, des styles et des cultures différents. Ensuite, cela m’a amené à écrire pour des musiciens classiques et nous ne se mélangeait pas beaucoup à l’époque. Ce qui est important, c’est de jouer de la musique avec des musiciens et pas forcément dans un style précis.
J’imagine qu’il y a une alchimie particulière quand vous jouez ensemble avec Stéphane ?

Tout à fait. Déjà, nous jouons des instruments très complémentaires et ensuite nous avons construits notre son ensemble. Nous avons passé beaucoup de temps à jouer dans des groupes qui n’étaient pas les nôtres, dans l’orchestre de Michel Legrand, avec Dee de Bridgewater. Ils nous engageaient tous les deux pour avoir ce son particulier de la fratrie. Nous nous sommes retrouvés dans un grand nombre de projets, maintenant il y a quelque chose de télépathique. Nous pouvons nous tromper en même temps, par exemple. J’ai toujours écrit de la musique pour nous, en pensant à lui. Jusqu’à maintenant tout a bien fonctionné visiblement (rires).

Venons-en à votre projet Belmondo Dead Jazz. Pourquoi le Grateful Dead plutôt que Jefferson Airplane ou 13th Floor Elevators ?

Notre agent, Ronan Palud, écoute les Dead depuis des années. Et cela fait au moins vingt ans qu’il nous dit, il faut absolument que vous fassiez quelque chose, Grateful Dead c’est le meilleur groupe du monde. Et il y a deux ans environ, je me suis mis à réécouter attentivement leur musique, à essayer de comprendre ce qu’il se passait dedans. Tout semble tellement improvisé et improbable car à chaque fois, les versions sont différentes, le tempo comme les structures. Je me suis dit, ce n’est pas un hasard tout ça. Du coup je me suis mis à retranscrire toutes les versions que j’ai trouvé de « Dark Star », un morceau phare du groupe. Et en fait, c’est très bien structuré, ils se retrouvent toujours au même endroit, etc… Alors j’ai fait une synthèse de toutes les versions (environ une dizaine) pour en faire une version « personnelle » en respectant le texte, sans guitare, sans voix, en essayant de rester le plus possible fidèle au morceau et en même temps faire quelque chose qui nous ressemblait.  

Avez-vous privilégié une période dans la longue carrière du Dead ?

Venant du jazz et du classique, j’ai pris les morceaux qui semblaient les plus proches de ce que je voulais traiter, en évitant les morceaux trop “free” pour pouvoir faire un disque. Il fallait faire des morceaux courts, enfin pas trop longs, et c’est compliqué avec le Dead. Ils peuvent faire durer leur morceau 20 ou 30 minutes, et là c’est compliqué pour graver sur un disque! Toujours avec l’objectif que dans les concerts, la musique allait évoluer. Et c’est d’ailleurs ce qui se passe! Il n’y a pas de période particulière donc pour répondre à votre question puisque le groupe a joué certains de ces morceaux sur presque trente ans. Un mélange de toutes les époques au final.

Vous avez évité la période country (« Sugar Magnolia » ou « Me and My Uncle ? » ).

Oui parce qu’il fallait que cela corresponde aux musiciens. Éric Legnini au Rhodes et Laurent Fickelson au Farfisa pour garder le son de l’époque. Dré Pallemaerts à la batterie et Thomas Bramerie à la contrebasse. Il fallait qu’on puisse jouer quelque chose et la country, c’est moins notre tasse de thé. Il y a des morceaux country du Dead intéressants mais pas pour notre groupe! Dead m’intéressait aussi parce que c’est un groupe assez révolutionnaire. Dans l’idée du groupe même. Ces gens-là n’auraient jamais dû se retrouver ensemble. C’est un pur hasard; ils se rencontrent et se disent si nous essayait de faire quelque chose ensemble. D’où les jam sessions qui pouvaient durer des nuits très alcoolisées avec aussi quelques produits d’autres sortes. Par exemple, Phil Lesh, le bassiste est trompettiste de musique contemporaine. “On n’a pas besoin de trompettiste, c’est pas grave je peux jouer de la basse.” Et hop!  Du coup le bassiste ne joue pas comme un bassiste, pas ou peu de “fondamentale” – c’est le clavier qui le fait- Lesh joue une partie de soliste. Ce groupe-là avait la même démarche que la mienne depuis que je suis adolescent. Cela me plaisait aussi de défendre cette idée de “groupe”.

Vous nous avez expliqué comment vous avez fait les arrangements. Est-ce que les autres membres du groupe ont eu leur mot à dire ?

Tout à fait. Quand j’écris de la musique, j’ai horreur qu’elle soit figée. C’est un peu ce qui me gêne dans la musique classique où nous avons un score, des annotations, etc. Sauf dans la musique de Bach où il n’y a ni tempo, ni notes pour les nuances. Les compositeurs de l’époque baroque laissaient les partitions telles quelles pour laisser libre court au feeling de chacun. Comme chacun avait envie de les jouer en fonction de leur ressenti; cela à chaque époque. Du coup, quand j’écris quelque chose, c’est une base. Et après, chacun va pouvoir adapter et interpréter comme il en a envie. Donc j’arrive avec mes partitions, et l’un ou l’autre me dit, “tiens j’ai pensé à ça, qu’en penses-tu?”. “Ok, nous essaye!”.  Et nous refait les partitions. Celles d’origine ressemblent peu à ce qu’on joue au final. C’est un collectif. J’écris en pensant aux musiciens qui vont jouer, tout en sachant qu’ils pourront faire tout autre chose que ce que j’ai écrit. Je propose et le groupe dispose.

Les partitions originales du Dead sont-elles disponibles ?

Bonne question, j’ai fait des recherches pour en trouver. J’ai acheté des bouquins de partitions du Dead qui sont en fait très, très mal relevées. En fait, c’est du business, nous ne trouvons pas son compte. Du coup, j’ai repris mon crayon pour relever les notes, les harmonies et même les plantades car il y en a pas mal. Dans la version de « Dark Star » que nous faisons dans le disque vous avez une petite fugue à trois voix pour finir le morceau. Le Dead a tenté, sans vraiment aboutir, de jouer cette esquisse de fugue. Il y avait toujours un dérapage et ils partaient en impro sur autre chose. Je pense avoir compris où ils voulaient aller et j’ai fini le morceau avec un grand respect. C’est une petite fierté dans ce projet. Et si nous donnons envie aux gens d’aujourd’hui qui ne les connaissent pas forcément d’écouter ls Dead, nous avons tout gagné. La musique actuellement est tellement formatée, nous ne pouvons pas dépasser les 3 minutes pour les radios. Là, nous donnons de l’espace et nous essayons de faire un passage entre les générations. Et le Grateful Dead est important dans l’histoire de la musique.

Le Dead c’est aussi et beaucoup la guitare. Cela ne vous a pas tenté d’en inclure une dans votre groupe ?

Oui, à l’époque j’ai pensé à Sylvain Luc. Sylvain était incroyable, il pouvait tout jouer. Mais cela ne s’est pas fait car il n’était pas disponible à ce moment-là et nous devait faire l’enregistrement. Éric, Dré, Thomas et Laurent étaient prêts. C’est un projet collectif. Nous partageons tout. Les royalties en six, etc. Un esprit collectif, je le répète.

Et cela correspond bien aussi au Grateful Dead ?

Tout à fait. Et cela correspond aussi à ma façon de penser. Aujourd’hui, de faire ce genre de projet, cela donne un peu d’espoir, mes amis sont là, nous nous sommes lancés. Je les en remercie encore ici.

Est-ce qu’on peut dire que les claviers font les parties de guitares, et vous deux, sax et trompette, les voix ?

Non, pas vraiment. C’est un peu tout mélangé. Par exemple dans le premier morceau du disque, “China Cat Sunflower” (il chantonne le riff d’intro) ce n’est pas du tout comme ça chez le Dead. Jerry Garcia joue ce riff à la guitare, plus tard dans le morceau. Alors que là, Éric Legnini le joue au Rhodes façon basse, une octave en dessous et Thomas Bramerie joue à la basse tout autre chose. Quand j’entends un riff, un bout de thème, je me dis, ça, cela marchera bien avec Éric ou celui-là, plus avec le Farfisa de Laurent. J’ai réaménagé pour que tout le monde soit à l’aise. Et donc il y a des voix qui sont faites par l’orgue ou des thèmes que nous jouons avec Stéphane. Puisque vous me posez la question, dans “St Stephen”, tout est mélangé. Il n’y a rien de vrai et tout est vrai. Puisqu’on en est aux confidences, au départ, il devait y avoir deux basses. Une partie de contrebasse et une de basse électrique, celle de Daniel Roméo. Puis Daniel a été très malade au début de l’enregistrement, il n’a pas pu venir. Le studio était réservé, nous avons dû y aller, sans lui. Et nous avons donc encore changer des choses dans la musique à ce moment-là.

Vous avez des chansons qui ne sont pas sur l’album que vous jouez sur scène ? 

Oui, nous avons rajouté un morceau qui s’appelle “That’s It for the Other One”, un thème en trois parties et il se peut qu’il y en ait d’autres. J’en amène régulièrement d’autres, nous les essayons et nous les jouons si ça colle.

Est-ce qu’à la façon du Dead vous vous vous laissez aller à faire des versions de 20 minutes de “Dark Star” ou de “Fire nous The Mountains” ?

Tout à fait! Nous le faisons régulièrement. Nous n’avons pas vraiment de setlist. C’est l’un de nous qui lance une idée, à la fin du solo de batterie ou autre et nous enchaînons sur ça. Dans un des derniers concerts nous avons fait un « Blues For Allah » de 25 minutes! Ensuite, il faut que le public réponde bien, ensuite nous nous laissons vraiment aller…Toutefois, ce n’est pas toujours facile car nous n’avons pas toujours deux heures pour jouer, surtout s’il y a un autre groupe qui passe après.

Cela ne vous donne pas envie de faire une captation live ?

Réponse facile. À chaque fois que notre ingénieur du son est là, il enregistre le concert; Donc nous avons pas mal de concerts en boîte. La question qui se pose, c’est “comment nous faisons ça”. Sur un disque ce n’est pas vraiment possible. Nous essayons de mettre en place un site où nous pourrions envoyer nos concerts et les gens écoutent ce qu’ils veulent gratuitement. Ce n’est pas encore fait. C’est aussi une façon de faire évoluer la musique, sinon nous ne nous sortirons pas avec tous les carcans du système.

Est-ce que vous avez eu des retours positifs ou négatifs des fans du Dead qui ne sont pas forcément fans de Jazz ?

Nous nous sommes inscrits sur le forum des Dead Heads. Au début, beaucoup étaient réticents. Ils ne connaissaient pas notre musique.  Puis nous avons posté un peu de sons et là nous avons été acceptés. Certains relaient aux États-Unis, nos concerts, notre musique et diverses informations. Quand ils voient du jazz, ils se disent que ce n’est pas du tout le sujet mais quand ils entendent la musique, beaucoup trouvent ça super chouette! Il y en a même qui m’ont dit “Jerry Garcia serait heureux de ce que vous avez fait.” Ce n’était pas gagné et cela nous fait super plaisir. C’est doublement positif car les « rockeurs » découvrent un peu ce qu’est le jazz et, le monde du jazz s’intéresse aussi à ce fabuleux groupe. Toutefois, je ne vous cache pas que ça a été long à démarrer. Certains festivals de jazz étaient réticents au départ.  C’est bien de casser les codes. Il y a même un groupe de belges, fan du Dead inconditionnels qui nous suivent sur presque tous les concerts même quand nous ne jouons pas ce projet-là.

Avez-vous eu des contacts avec les ayants droits de Jerry Garcia ou des autres membres du Grateful Dead: Bob Weir, Phil Lesh ?

Notre agent, Ronon, a contacté un de ses amis DJ aux États-Unis qui devait passer le CD à Bob Weir. Nous n’avons pas de retour pour l’instant. Personnellement, j’aurais bien aimé rencontrer Bob Weir. Il est toujours en activité et fait plein de concerts. Mon rêve serait de rendre hommage à Bob Weir avec notre groupe et de l’inviter à la guitare. 

Le futur ? Vous prévoyez un nouvel album ensemble ou vous pensez reprendre chacun votre chemin ?
J’ai un projet qui est déjà fait. Il n’a rien à voir avec le jazz, ni avec le Dead. J’ai rencontré Gilles Rapaport, un dessinateur qui vient de mettre en images, un texte de Rolande Causse sur la rafle des enfants d’Izieu. C’est un spectacle où le texte est dit par un acteur, Gilles fait les dessins en direct à l’encre de chine et nous nous jouons la musique que j’ai écrite spécialement. Musique écrite et musique improvisée. Un piano, deux violoncelles, un violon alto, un basson et moi-même au saxophone. Izieu, c’est quelque chose qu’il ne faut pas oublier et dans le monde actuel encore plus. Certains l’ont déjà mis de côté. Nous enregistrons en septembre. Sinon, j’ai un autre projet en cours avec Yannick Rieu, un saxophoniste qui vit à Montréal. Nous avons beaucoup joué ensemble dans les années 90 et il m’a dit que nous n’allons pas attendre de mourir pour refaire quelque chose. Et donc nous préparons un projet symphonique avec sextet de jazz (il y aura mon frère Stéphane) autour de la musique de Brahms et Ravel. Il écrit l’hommage à Brahms et je fais celui qui tourne autour de Ravel. La première sera en avril 2025 à Laval, à côté de Montréal.

Jacques Lerognon

Le 13/07/2024, dans le cadre du festival Jazz à Juan, à la Pinède Gould – Antibes-Juan-les-Pins (06).

facebook.com/belmondoquintet

Photo : Jacques Lerognon.

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