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ARTHUR ELY

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Artiste singulier entre poésie et musique, Arthur Ely nous livre avec son album « Saignant » une œuvre à la fois authentique et crue, mêlant douceur et rage. Dans cette interview, il nous raconte son parcours créatif, ses inspirations et la manière dont il exprime sans filtre cette vitalité pleine d’émotions contrastées qui habite son univers artistique.

Le mot « Saignant » évoque quelque chose de cru, d’instinctif. Qu’est-ce qu’il représente pour toi dans le contexte de cet album ?

C’est de la poésie. Pour moi, la poésie consiste à parler une langue vivante, moins convenue, plus authentique. J’aime l’idée que la poésie soit une langue saignante. Tous les jours, on utilise des mots sans réfléchir, et parfois, on répète une phrase entendue sans vraiment y penser. La poésie, c’est casser ce rythme pour trouver des mots proches de ce qu’on ressent chaque jour, plus vivants. Cette recherche, c’est aussi le rapport à la vie et à la mort : être vivant, c’est avoir du sang qui circule, et j’aime que cet album parle de ce mouvement, de ce qui nous fait nous relever après des épreuves.

Comment est né ce projet : d’un besoin urgent de t’exprimer ou d’une envie plus posée de revenir à l’essentiel ?

Je ne me suis pas réveillé un matin avec le thème de l’album en tête. L’idée est née en œuvrant, en écrivant beaucoup de poésie, en dehors des chansons. L’an dernier, j’ai publié un recueil. Le chemin de l’album, c’est chercher comment dire mes poèmes, les mélanger à la musique que j’aime et composer. Ce fut un parcours chaotique, fait de nombreux essais jetés. Puis, petit à petit, j’ai trouvé une forme hybride entre mes textes et la musique. À un moment, j’étais perdu avec une centaine de chansons, sans savoir où j’allais. Se perdre est important, c’est là qu’on prend du recul. Ensuite, j’ai remarqué que mes textes tournaient autour de la résilience, de la reconstruction, du recommencement. Certaines chansons parlent du lendemain difficile. Un autre thème qui s’est imposé est le rapport au corps, que je n’avais pas prévu. Souvent, j’aime parler du corps, car c’est ce qu’on a de plus sûr pour comprendre et ressentir.

Tu dis souvent que tu veux faire une musique « sans filtre ». Concrètement, comment ça s’est traduit pendant la création de « Saignant » ?

Oui, il est important dans la phase créative de pouvoir tout tenter. Dès que nous pensons au regard des autres, nous risquons d’être perdus, même si nous avons toujours un public mental. Il faut savoir lâcher ses barrières pour créer, même si elles reviennent ensuite. Il ne faut pas avoir peur d’être grotesque ou ridicule, de crier comme un enfant ou d’écrire des choses absurdes, parce que si nous ne passons pas par là, nous ignorons nos capacités. Se perdre est nécessaire, il faut favoriser le hasard pour qu’émerge quelque chose qui fonctionne. Il faut être prêts à paraître ridicules et à tester les idées les plus étranges. Je ne me rappelle plus exactement la question (rires), mais tu demandais si le processus avait été aussi sans filtre. Oui, totalement. J’ai cultivé cette volonté de parler de façon crue et frontale. Dans le processus de création, il est essentiel de ne pas avoir honte.

L’album dégage une tension entre douceur et rage contenue. Tu avais envie d’assumer cette dualité ?

Quand je regarde la somme du travail accompli sur deux ans, je constate que nous retrouvons des éléments qui nous appartiennent vraiment. Dans la musique et sur scène, j’aime mélanger des émotions contraires : la douceur est présente dans les dernières chansons, il n’y a plus de cris, alors qu’il y en avait sur les projets précédents. Il reste cependant des moments de colère qui passent par le texte. J’aime composer ce mélange ambigu car il ressemble à nos émotions dans la vie : il est rare d’être seulement dévasté ou heureux, tout se mélange. Même dans le deuil, il y a parfois des choses drôles dont nous rions, parce que l’émotion est tellement forte qu’il faut qu’autre chose s’exprime. J’aime ce mélange, et dans “Miel Pops”, par exemple, ce personnage est à la fois ridicule devant son bol de céréales et touché par une rupture. Cet équilibre me plaît.

Justement, « Miel Pops » montre une ambiance très différente, plus légère, presque ludique, comme une manière d’apprendre à digérer l’événement, comme son bol de céréales.

Je ne trouve pas “Miel Pops” si léger. Il y a assurément un angle humoristique, mais les retours que j’ai eus étaient souvent liés à la douleur de la rupture, malgré l’humour. C’est une chanson de rupture, mais j’ai voulu introduire de la distance et de la légèreté, sans dramatiser à l’excès. Ce n’est pas le morceau le plus léger du disque, mais il me semblait important d’y placer de l’humour.

Pour moi, ce morceau reste en tête après l’écoute, donc je n’ai pas ressenti la douleur, mais plutôt plutôt l’attachement au symbole de la céréale.

C’est le but : que chacun puisse ressentir les morceaux différemment selon ses goûts et sa vie. Je trouve ça bien que la chanson puisse être prise sous plusieurs angles. La chanson française est forte pour ça : nous pouvons l’interpréter de différentes façons. Si j’arrive à provoquer ce sentiment, tant mieux.

Tu parlais d’émotions contraires, d’ironie mêlée à une sincérité crue. Est-ce que c’est parce que c’est comme ça que tu arrives à te livrer et t’exprimer ?

L’ironie, oui, correspond à un trait de ma personnalité. J’ai tendance à remettre en question ce que je dis aussitôt, parfois trop rapidement, à tout prendre à l’envers ou à ironiser. C’est une posture qui a ses limites : trop d’ironie, c’est agaçant, ça donne le sentiment que nous ne disons rien du monde. J’essaie de lutter contre ce trait, mais il a du bon : ça aide à ne pas prendre les choses ou soi-même trop au sérieux. J’aime dans mes textes glisser une phrase qui bouscule ce qui précède. J’aime l’autodérision dans la musique, dans la lecture d’un texte ou d’un chant. Au début, mes chansons étaient très ironiques mais à force, ça perd de sa force : nous ne savons plus où nous allons. Je préfère alterner entre l’ironie et des moments de simplicité et d’authenticité.

D’ailleurs, “Le monde est grand” élargit le champ, sans rester sur l’introspection. C’était une manière de sortir du “je” et d’élargir la perspective ?

Je n’avais aucun but en écrivant cette chanson. Comme souvent, le sens apparaît progressivement. “Le monde est grand”, c’est un jeu d’écriture, une contrainte que je me suis imposée. Je répète la phrase, et à chaque fois j’essaie de l’éclairer autrement. Parfois, écrire, c’est juste s’émerveiller devant les mots. Petit à petit, nous découvrons le texte qui était caché. Au début, j’ai pris plaisir à décliner cette idée : le monde est grand pour les oiseaux, moins pour le chômeur sur le banc. La relativité m’a amusé : dans une même journée, le monde paraît grand ou minuscule selon notre état. Si ça va, nous nous sentons vastes ; si nous vivons une épreuve, le monde se réduit à un coin du lit. Ce jeu sur la perception du monde me plaisait.

Tu aimes jouer, et sur “Micro-onde”, c’est flagrant, autant dans le texte que la mélodie, plus rapide que les autres. Comment est née cette chanson ?

“Micro-onde” est née dans un moment de chaos. J’avais gardé la guitare et le gimmick “tu me plais”, mais le reste était chanté sans partie parlée ou rappée. Ça me lassait, je trouvais la chanson belle mais ennuyeuse. Un jour, j’ai supprimé toutes les voix du morceau et improvisé totalement un poème, écrit à part. Je l’ai posé sur la guitare bossa : c’était le déclic, le mélange chanté/parlé me plaisait. J’ai peaufiné le texte, mais c’est la forme qui a vraiment changé la dynamique du reste de l’album. Ensuite, d’autres chansons sont venues plus facilement avec ce procédé.

C’était donc la chanson la plus difficile de l’album ?

Au départ, oui, c’était la plus inattendue, mais une fois la forme trouvée, les autres morceaux sont venus plus vite.

En opposition, “Les anges” s’apparente à une poésie pure. Est-ce une manière d’être plus vulnérable ?

Il y a de la vulnérabilité dans les “Anges”, portée par le texte et le fait de travailler avec une poète que j’admire. A contrario, dans la production, ça reste assez rappé, moins fragile que d’autres endroits du disque. Pour moi, les passages les plus nus, les plus fragiles, ce sont les interludes comme “Les amis” ou l’intro/outro de “Saignant”.

« Les Amix » clôture cette première partie avec une énergie particulière : pourquoi ce titre, pourquoi ce mot « amix » ?

“Amix”, c’est une forme inclusive pour ami, amie ou personne non genrée. J’ai écrit des poèmes où je mélangeais tous les pronoms indifféremment, pour insister sur le fait que cela ne compte pas. En faisant la chanson, j’ai décidé de garder ce choix, que je trouve beau.

Tu sembles plus affirmé vocalement que sur tes projets précédents. C’est une évolution consciente ?

Oui, je pense avoir trouvé une façon juste de dire les choses, pas au niveau des notes mais du ton. Si je doute ou me retiens, c’est mauvais signe : il faut se sentir à sa place. Sur les chansons gardées, je me sentais à l’aise en les chantant. En revanche, il y a peu d’endroits vraiment chantés, c’est surtout mi-parlé, mi-chanté, mais j’ai déjà envie de revenir à plus de chant sur de futurs titres.

Quelles sont tes principales inspirations pour l’album ?

Ce sont des inspirations du quotidien. J’ai notamment écouté beaucoup de bossa nova, des morceaux avec guitare acoustique. J’ai été influencé par Baden Powell, Vinicius de Moraes, des artistes brésiliens des années 60-70, mais aussi par Cesaria Evora du Cap Vert, connue en France. J’ai écouté aussi pas mal de rap, comme Luther et H JeuneCrack. La chanson, surtout française, reste une grande influence, autant pour le texte que la possibilité d’aborder plusieurs thèmes à la fois.

Et côté visuel, qu’est-ce que cela t’apporte en prolongement du côté écrit et musique ?

C’était aussi une recherche : comment mettre en image ce que nous écrivons ? Le vrai travail visuel s’est fait autour de la session sortie en avril 2025. Elle a été beaucoup partagée, et de nombreuses personnes ont découvert ma musique via cette session réalisée par Jonathan Steyer, rencontré à un concert de Pierre de Mer. Nous avons construit une “bible” d’images, mélangeant des clichés de poètes maudits avec des scènes absurdes trouvées sur internet. Nous voulions casser l’image classique du poète et montrer autre chose. Finalement, nous avons décidé de jouer la musique en live, entourés d’amis, plutôt que de clipper chaque morceau. Je suis très content du résultat.

Dernière question, un peu difficile, mais dans ton écriture, tu observes beaucoup l’époque. Te considères-tu plutôt comme un témoin ou un miroir ?

La frontière m’échappe. Si être témoin signifie observer à distance et être miroir implique refléter… En tout cas, je n’ai pas de souci à parler de sujets très actuels, même si je parle peu d’actualité pure. J’aime jouer avec les mots, la syntaxe, la grammaire, pour obtenir une langue vivante.

Maxime Martinez

instagram.com/arthurelygraveofficiel

📸 Arthur Ely par Jonathan Steuer.

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