La musicienne et chanteuse marseillaise Gami sort tout juste son troisième projet en trio “Underneath”. Un opus aux influences mêlées, aux inspirations profondes, qui s’autorise quelques pas distanciés du trip-hop chéri de son initiatrice. Rencontre avec une artiste entière.
Tu sors l’album “Underneath” en trio. Après deux EPs largement fournis par tes propres compositions, comment est né ce projet ?
Sur le premier EP, les garçons n’avaient pratiquement rien fait en termes de compositions. Sur le deuxième, je leur ai laissé un peu plus de liberté. Pour cet album, l’idée était vraiment de composer tous les trois ensemble pour devenir un vrai groupe et que chacun ait son mot à dire. Je me suis dit : autant profiter du fait que j’ai d’excellents musiciens autour de moi. On a fait une semaine de résidence en avril chez moi, au studio B-Side Prod. On s’est fait écouter nos débuts de compos et nos petites prods. On a voté, puis on s’est lancés à trois à partir d’ébauches. En sept jours de résidence, on a sorti six morceaux. C’était intense mais super stimulant de composer à trois devant l’ordi. Après une date en Ardèche, on nous a offert deux jours de résidence à Mercuer : on y a composé trois autres morceaux dans des conditions live.
Tu travailles avec Rémi Bernard à la guitare et David Benzazon à la batterie, qui officient beaucoup dans le milieu rock underground marseillais. Quelle vision as-tu de cette bulle singulière ?
C’est une bonne question. Je suis très partagée. Il y a un côté microcosme et « entre-soi » où ce sont toujours les mêmes têtes qui tournent. Parfois ça me fatigue, même si je me demande si ce n’est pas une forme de jalousie… Mais d’un autre côté, il s’y passe énormément de choses, c’est ultra dynamique. Des personnes comme Anaelle Loze, à l’Intermédiaire, font bouger les choses de manière incroyable. En ce moment, on monte un collectif d’artistes avec l’artiste marseillais Jon onJ et d’autres. L’idée est de créer une sorte de syndicat pour la scène émergente marseillaise : se soutenir face aux programmateurs pour imposer des minimas ou monter nos propres événements sans dépendre des grosses boîtes de prod. On aimerait par exemple ouvrir un pop-up store en décembre pour vendre les vinyles et le merch de tous les copains.
Tu es très impliquée dans l’écosystème local, notamment avec ta structure B-Side Prod. Comment est née cette initiative ?
Au départ, c’était purement administratif pour développer mon projet. Ça m’a pris deux ou trois ans pour tout caler. Une fois que j’ai eu cette structure, je me suis dit qu’il fallait en faire profiter les autres groupes émergents pour qu’ils ne perdent pas leur temps là-dedans et se concentrent sur la création. On les aide à se structurer et à être dans les clous pendant un an ou deux. On sert de tremplin jusqu’à ce qu’ils trouvent une plus grosse boîte de prod ou un booker.
Justement, l’exportation et la visibilité des projets locaux au niveau national restent compliquées, malgré la richesse de la scène marseillaise. Comment tu l’expliques ?
C’est la galère absolue. Même dans la région, on peine à jouer dans de bonnes conditions. Le secteur culturel est dans un sale état. Les gros producteurs ont pris tellement de pouvoir que les salles ont les mains liées, et il n’y a plus d’argent pour soutenir l’émergence. Pour moi, la solution pour les petits projets est de fonctionner à taille humaine : contacter des groupes d’autres villes et faire des échanges de dates. Ça se fait parfois dans des conditions précaires, mais au moins on joue et on fait des rencontres. J’ai arrêté d’essayer de démarcher les gros festivals, on ne te rappelle pas. C’est un milieu qui manque parfois de respect envers les musiciens. Plutôt que de chercher à plaire à des programmateurs, je préfère faire des projets qui nous font kiffer.
Ça n’a donc pas éteint ton envie de créer ?
Non ! Au contraire, je retrouve de la force. Pour la release party, on invite un ami DJ pour un morceau hybride à la Nine Inch Nails, et je fais venir mes choristes de gospel. Je me dis qu’il vaut mieux faire un ou deux beaux projets dans l’année, se faire plaisir et retrouver l’essence même de la musique, plutôt que de chercher à tout prix à se faire acheter.
Tu parles sans tabou de neuro atypisme et d’émotions dans tes interviews et tes textes. Pourquoi est-ce si naturel pour toi ?
C’est sans doute parce que je suis neuro atypique : je n’ai pas vraiment de filtres ou de barrières, je dis souvent ce que je pense directement ! J’ai été diagnostiquée assez tard pour le TDAH et l’autisme. Ça m’a permis de comprendre mon fonctionnement. J’exprime beaucoup ça dans mes chansons : comprendre comment j’ai fonctionné toutes ces années sans le savoir, et si cela aurait pu changer mes relations sociales ou mon rapport à moi-même.
Quelles histoires racontes-tu dans ce nouvel album ?
Le morceau “Masking” parle directement du fait de masquer (« le masking ») son autisme en société. Pour “Move On”, je me suis inspirée d’une image de paysage vue d’hélicoptère : on voyait encore l’empreinte du lit d’une rivière datant d’il y a 10 000 ans, alors que l’eau coulait ailleurs depuis longtemps. C’est pareil pour nous : les événements marquants du passé laissent une empreinte profonde en nous, même si elle est invisible pour les gens qu’on croise aujourd’hui. Ça a aussi inspiré le titre et le visuel de l’album.
Si tu devais conseiller un seul morceau de cet album pour faire découvrir ton univers actuel, ce serait lequel ?
“To Be Heard”. C’est exactement ce que j’avais en tête : du piano, de beaux accords, une vibe très Massive Attack/trip-hop avec un gros travail sur les chœurs. On y retrouve toutes mes influences : Radiohead, Massive Attack, Zero 7… Il est moins rock que d’autres titres, mais il va plus loin.
Quelles ont été vos autres inspirations pendant la création ?
On a beaucoup bloqué sur Nine Inch Noise (le projet de Nine Inch Nails avec Boys Noize) et sur la claque live de Last Train. On a toujours voulu mêler le côté brut du rock avec de l’électro, même si c’est technique à intégrer sur scène quand on n’est que trois. J’adore aussi des groupes comme The Do qui réussissent parfaitement ce mélange entre électronique et instruments analogiques.
Quels sont tes projets pour les mois à venir ?
En parallèle de la release party et des dates de tournée, je dirige la chorale Rock Spell, à Marseille. On compose nos propres morceaux et on enregistre un EP de quatre titres début janvier. Et on espère faire partie du dispositif Provence en Scène !
Lucie Ponthieux Bertram
Le 04/12/2026 à La Croisée des Arts – Saint-Maximin-la-Sainte-Baume (83).
Site officiel de l’artiste : gami-music.com
📸 Gami par Margaux Solia.
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