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JAZZ A JUAN (Soir 3)

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Le 10/07/2024 à la Pinède Gould – Antibes-Juan-les-Pins (06).

Le grand festival Jazz à Juan joue l’ouverture à d’autres styles musicaux sur une ou deux soirées chaque année. J’ai ainsi eu le bonheur d’être convié à un concert aux couleurs de l’Afrique et à deux de ses ambassadeurs dans le monde Tiken Jah Fakoly et Youssou Ndour, deux personnages aussi paradoxaux l’un que l’autre. Inutile de faire durer le suspense, car quoique l’on pense de ces deux artistes, la soirée était très réussie artistiquement.

Tiken Jah Fakoly est un chanteur reggae ivoirien d’origine qui a depuis longtemps axé sa carrière sur la France où son discours sur le continent fait merveille. En effet, à force de cheminer culturellement entre l’Europe et l’Afrique je commence à bien cerner les représentations mutuelles et leur rôle pour rassurer chacun et se réconforter moralement. Les européens ont besoin d’expier les fautes du passé colonial et les africains de comprendre et d’avaler certains de leurs échecs. Pour cela, peu importe la réalité historique la priorité c’est de se trouver une place juste dans le roman historique comme dans le récit du présent. J’aime les concerts de Tiken Jah Fakoly même si je suis gêné par ses discours simplistes et changeants qui rattachent toujours l’Afrique à son passé et entretiennent des frustrations et des entraves à la marche du continent vers l’avant. Cependant, ce discours à un rôle expiatoire pour les européens qui adorent entendre la litanie des problèmes sociaux et économiques que Monsieur Fakoly déroule à chacun de ses concerts, comme si le fait de compatir les rendait meilleurs. Vous avez compris que je déteste cette posture typiquement judéo-chrétienne. Je ne supporte, personnellement, pas ce discours et beaucoup de gens ne le supportent pas non plus en Afrique, tant il tire le continent vers le bas. 

Il n’en reste pas que certains titres évoquent de véritables problèmes de rupture d’équité entre les deux continents notamment les entraves au voyage que sont les visas ou la pensée coloniale qui hiérarchise les cultures. Tiken Jah a aussi représenté quelque chose dans les années 2000 pour la jeunesse africaine même si ce n’est pas toujours pour de bonnes raisons. Si on comprend le besoin de certains africains d’entendre ce discours victimaire pour se réconforter, l’Afrique avance, au final loin de ces considérations, car sur place ce qui saute aux yeux c’est la créativité, la force au travail et les sourires. Les chanteurs africains qui font carrière dans leur pays mettent tous l’accent sur ces choses positives, c’est même grâce à ça qu’on reconnait les chanteurs africains “pour blancs” comme Tiken Jah.

Au début de la soirée je ne sentais pas l’ambiance évoluer positivement avec des spectateurs assis et assez passifs, Tiken Jah s’est adapté et son groupe a joué de manière plus appliquée et posée que ce qu’il fait d’habitude et le résultat fût vraiment magnifique musicalement. Vers la fin du set, il entrevoit une brèche dans cette passivité et dynamise le public qui se lève enfin en masse pour danser, préparant l’ambiance pour Youssou Ndour.

Comme personnage ambigu, Youssou Ndour se pose là ! Artiste surdoué dans sa jeunesse, il a inventé le Mbalax qui a révolutionné la musique sénégalaise, quitte parfois à l’enfermer. C’est aussi un homme d’affaires vénal qui aime l’argent et le pouvoir. Il s’est lancé en politique pour faire attribuer une fréquence à sa chaîne de télévision que le gouvernement sénégalais lui avait refusée. Puis, quand il a eu gain de cause, a quitté le navire pour vivre à Hollywood et intégrer le “star system” avec ses amis Bono de U2 et Peter Gabriel. Je lui ai toujours préféré Omar Pene, que je trouve plus intègre comme artiste, mais qui n’a pas l’aura d’ambassadeur de la musique africaine dans le monde qu’a Youssou Ndour. 

Son groupe, Les Etoiles de Dakar, joue à la perfection une musique qui a vraiment sa propre personnalité. Parfois, certains passages sonnent un peu trop comme de la variété avec même un petit côté kitsch mais dans l’ensemble c’est vivant et hyper dansant. Malgré ses 66 ans Youssou a conservé toute la puissance de sa voix qu’on reconnait entre 1000. La musique est bonne et le public emporté par cette ambiance sénégalaise que j’aime tant et qui a tant marqué ma vie. Il faut aussi reconnaître qu’après les circonvolutions de Monsieur Fakoly sur le passé africain, on sent que Youssou Ndour est lui tourné vers le futur, tout en lui et ses discours respire l’envie d’avenir. 

A droite de la scène un groupe de sénégalais se met vite à danser, je les rejoins pour me retrouver dans mon environnement naturel et participer à la liesse. Une scène cocasse : un vigile sénégalais se retrouve à empêcher le joyeux groupe de ses congénères à venir danser au milieu de la scène alors qu’il n’a lui-même qu’une envie : faire de même ! Youssou Ndour représente vraiment quelque chose d’unique pour le peuple sénégalais et sa diaspora. Et ce, qu’on soit garagiste, business man ou agent de sécurité. Sa gène et ses excuses perpétuelles prêtaient vraiment à sourire. 

Au final c’était vraiment une belle soirée et tout le monde est reparti avec le sourire. Il en restera toujours un petit quelque chose favorable au vivre ensemble dans l’esprit de chacun. En ce moment chaque bribe d’espoir à ce propos est bonne à prendre et restaure une confiance en l’humanité qu’on pourrait parfois perdre de vue. C’est aussi le rôle des artistes de souder le monde dans la danse et les mélodies universelles que ces deux perles de la musique africaine nous ont mis en tête pour quelques jours de bonheur. Mille mercis à eux et au Jazz à Juan de leur avoir permis de nous oindre de ce baume au cœur empli de cette africanité que j’aime plus que tout.

Emmanuel Truchet

jazzajuan.com

Photo : Jacques Lerognon.

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