Découvrez le compte rendu du festival Jazz à Junas 2026
Du 22 au 25/07/2026 sur la Place de l’Avenir et dans les Carrières – Junas (30).
Les soirées de Jazz à Junas se déroulent en trois parties. Un concert gratuit au village à 18h où de jeunes formations rencontrent le public et deux sets le soir, dans les carrières pour des groupes plus installés dans la planète jazz. Cette année, « Rencontre avec la Pologne » qui nous a permis de découvrir quatre ensembles venus de Varsovie, Gdańsk ou Cracovie sur lesquelles on s’attardera en fin d’article.
Commençons par la place de l’Avenir où une légère brise rend la chaleur moins suffocante.
le mercredi 22, le groupe toulousain Prima Kanta ouvre cette édition. Une alliance originale d’instruments. Laurent Rochelle (le leader) est aux sax, clarinette et balafon, Rébecca Féron à la harpe électro-acoustique, Arnaud Bonnet au violon et Frédéric Schadoroff aux synthés. Une musique répétitive (façon Steve Reich ou Philip Glass) qui intègre des éléments de jazz grâce à des impros. Une musique savante -mais réjouissante- superposition de timbres et de textures qui rivalise avec les polyrythmies des cigales voisines.


Le jeudi 23, deux violoncelles attendent patiemment Michèle Pierre et Paul Colomb pour « La vie d’Après », un voyage intergalactique au pays du Duo Brady (lauréat Jazz Migration en 2025). Inspirée autant par le jazz que le classique, l’électro ou la transe, la musique du duo surprend, intrigue, interroge. Ils peuvent jouer de façon classique à l’archet ou en pizzicati mais aussi en taping, avec un médiator ou même en usant de la caisse du violoncelle comme percussions (avec la permission de leur luthière). Une musique de création techno-acoustique qui enrobe l’âme.



Le vendredi 24, un trio franco-italien, au nom étrange GiGiGi, soutenu dans le cadre des Résidences Occijazz. Deux jeunes femmes, Anna Bouchet, Teresa Bertoni et Matteo Stefani. Une musique audacieuse et expérimentale que l’on sent encore en construction. Teresa brandit sa Fender Mustang (la même que Kurt Cobain), chante, Anna tire des sons venus d’ailleurs de sa clarinette basse, presque sagement, Matteo maintient le beat de ses baguettes. Certains ont entendu du Radio Head, j’ai plutôt pensé à Robert Wyatt. Un esprit punk règne sur leur set franchement réjouissant.

Samedi 25, on de déplace de quelques mètres pour rejoindre le temple du village. Le duo du jour est loin d’être débutant. Le batteur Daniel Humair et le saxophoniste Vincent Lê Quang. Ils jouent souvent ensemble depuis des années mais plus rarement en duo. Le concert n’en aura que plus de saveur. En prélude, une présentation de la biographie de Daniel Humair par le journaliste Julien Le Gros avec la participation de Frédérick Grasser-Humair. Une petite causerie à propos du jazz, de la batterie mais aussi des batteries de cuisine. Place à la musique. Ténor et soprano pour Lê Quang, baguettes et balais pour Humair. Une complicité et une écoute de tous les instants. Dans « Mutinerie », écrite par Michel Portal, toute la fougue de Daniel Humair transparait alors qu’il ne semble qu’effleurer toms et cymbales. Dans « Deborah’s Theme » d’Ennio Morricone, la sensibilité du jeu du saxophoniste envoute le public comme Elizabeth McGovern envoutait Robert de Niro dans « Il était une fois l’Amérique ». Un rappel tout aussi enchanteur avant de rejoindre les carrières.


Retour au mercredi 22, avec le projet « Song for Abbey » de Marion Rampal. Une belle équipe, sous la direction artistique du guitariste Matthis Pascaud : Simon Tailleu à la contrebasse, Raphaël Chassin à la batterie, Thibault Gomez aux claviers. Chanteuse, militante, activiste, Abbey Lincoln a aussi beaucoup composé. Avec ce « song for Abbey » Marion Rampal a choisi de mettre en avant la femme qu’ ‘était avant tout Abbey Lincoln sans chercher à l’imiter. De « And It’s Supposed To Be Love » qui évoque les violences faites aux femmes (par amour !) à « I Know Why the Caged Bird Sings » sur un poème de Maya Angelou, Marion Rampal nous emmène dans l’univers d’Abbey. L‘impeccable guitare de Matthis Pascaud, les parties au piano comme au Prophet de Thibault Gomez enrobe la voix de la chanteuse pour mieux la porter. La lune, elle aussi, semble y prendre plaisir.



Jeudi 23, à la nuit, on s’immerge dans le grand bleu avec « Atlantis » d’Anne Paceo. La batteuse a découvert la plongée sous-marine et a voulu consacrer son nouveau projet à l’océan et aux fonds marins où se trouverait L’Atlantide. Un projet électro-vocal porté par la voix magique et envoûtante de Cynthia Abraham, les parties sur le Steinway de Gauthier Toux et les effusions des souffles de Christophe Panzani au ténor et Lilian Millie à la trompette. Les nappes de synthés, telles des vagues venues de l’horizon, envahissent peu à peu la nuit.




Vendredi 24, le Léon Phal Quintet nous propose la découverte de son prochain album « Bodies & Ideas ». Une oasis musicale luxuriante qui va du funk à l’afro beat transformant les Carrières en dancefloor. Le public ne s’y trompe pas et rejoint dès les premiers morceaux le devant de scène pour danser. Quelques moments plus calmes nous permettent d’entendre de magnifiques parties de trompette de Zacharie Ksyk ou du ténor de Leon Phal. Gauthier Toux, partage quelques-unes de ses trouvaillent sonores cette fois-ci aux Rhodes et Prophet. Du jazz contemporain, résolument joyeux, servi par un beau collectif.




Samedi, le trio israélo-américain d’Avishai Cohen est très attendu par le public. La lune rousse a vaincu la pluie qui n’est finalement pas retombée depuis le début d’après-midi, pour le plus grand plaisir des 1300 spectateurs qui rejoignent les fameuses chaises rouges du festival. Le jeune prodige Itay Simhovich (21 ans) est au piano et le légendaire Jeff Ballard (trio de Brad Mehldau) à la batterie. Un trio à la fois classique et pourtant toujours différent. Le lyrisme du pianiste, les envolées à la contrebasse, la rigueur dans les rythmiques du batteur font de chaque concert d’Avishai Cohen, un moment unique. Le contrebassiste n’est pas très disert, il présente ses musiciens puis reprend son instrument pour un nouveau morceau. Le nouveau CD « Eternel Child » est encore tout frais sorti des presses et c’est ce répertoire aux influences moyen-orientales que l’on écoute. La superbe mélodie de « Remenbering » clôt le concert avant un rappel où Avishai revient avec ses acolytes et chante une berceuse en hébreu et en espagnol.




Passons pour finir aux invités polonais de ce festival.
Le premier, probablement le plus connu, Marcin Wasilewski Trio. Ils jouent ensemble depuis plus de 30 ans. A l’époque, le jazz était peu prisé (sic) des autorités sous la dictature communiste. Ils sont maintenant connus et reconnus internationalement. Le pianiste Marcin Wasilewski est accompagné de Sławomir Kurkiewicz à la contrebasse et Michał Miśkiewicz à la batterie. Un jazz tout à la fois classique et savant qui fait la part belle à l’écoute et aux improvisations sur des mélodies élégantes. Une complicité de tous les instants. « The Art of The Trio », c’est eux aussi indubitablement.



Le deuxième groupe, jeudi, est plus international. Adam Baldich est polonais, le suédois Jacob Karlzon au piano, l’italien Danielle Di Bonaventura au bandonéon et le français Michel Benita à la contrebasse. Un nouveau quartet pour le violoniste qui nous entraine dans un répertoire allant des musiques traditionnelles au jazz contemporain, inspiré aussi par des influences baroques et musiques improvisées. Virtuose, Adam Baldich joue d’un violon traditionnel mais aussi d’une copie récente d’un violon renaissance accordé un 7e de ton en dessous. On n’est pas sensé entendre le 7e de ton est pourtant, ce violon sonne vraiment différemment. Baldich joue à l’archet, en pizzicati mais aussi en taping à la sauce métal ! Il fait, avec son instrument, un corps à corps intense qui pousse sa musique dans des retranchements insoupçonnés pour le spectateur aussi surpris que ravi. Daniele Di Bonaventura insuffle un peu de poésie et Michel Benita la minutie du tempo que le violoniste chavire avec délectation. Discret le pianiste coule ses variations, ses lignes mélodiques dans la maligne exubérance de son leader. Il faudra trois rappels pour que la foule en liesse les laisse partir !



Motion Trio est la plus intrigante des formations invitées pour cette édition polonaise. Un trio d’accordéons ! Janusz Wojtarowicz avec un accordéon à clavier. Paweł Baranek et Marcin Gałażyn ont des boutons de nacre. Pas la plus petite once de musette dans leur set, les trois amis (eux aussi jouent ensemble depuis près de trois décennies) vont faire chavirer le public avec leurs inventions musicales et rythmiques. Vous pensiez connaitre tout du piano à bretelles, le Motion Trio nous fait découvrir les plus intimes secrets de leurs instruments. Percussions, piano, flûte, orgue et même caquètements de poulets dans l’inénarrable « DJ Chicken ». Mais ils sont aussi très jazz, swing par moments avant de nous inviter dans une musique contemporaine sérielle qui précède des harmonies slaves et dansantes. C’est avec un rock aussi énergique que réjouissant qu’ils nous quittent à la fin d’un long rappel.




Le public venu pour Avishai Cohen ce samedi ne connaissait probablement pas le groupe Pink Freud qui prend place sur la scène juste après lui, mais personne n’a quitté sa place, le quartet commence par de rapides balances (empêchées par la pluie) et revient vite sur scène pour clôturer ce 33ème Jazz à Junas. Wojtek Mazolewski, le leader est à la basse, Karol Wieczorek au baryton, Adam Milwiw-Baron à la trompette et Rafał Klimczuk à la batterie. Pink Freud, Pink Floyd, le groupe tient plus du punk que du rock progressif quoique les unissons sax-trompette filtrés par des synthés rappellent les nappes inventives des claviers de Richard Wright ou les délires psychés de Syd Barret. Mais les comparaisons ne peuvent décrire la musique du quartet, qui a un univers totalement à part, mené par un bassiste énergique, charismatique. Il arrive sur scène vêtu d’un cuir de Biker qu’il enlève pour découvrir une chemise rose disco que n’aurait pas renier Patrick Juvet, avant de finir tel un Marlon Brando (ou James Dean) en débardeur blanc, sans jamais lâcher sa Fender Precision. Pour compléter le tableau, il a les mains tatouées, l’une du mot Punk, l’autre du mot Jazz, finalement assez caractéristique de leur style hybride et foisonnant. Le batteur débordant d’énergie finit le set en nage. Wojtek Mazolewski (une star en Pologne) nous offre un solo de basse hallucinant et halluciné, parti d’un court riff basique, il décolle petit à petit, passant par du Jack Bruce pour finir à genoux devant sa Fender tel un Hendrix à Monterey. Heureusement il n’y mettra pas le feu bien que tout le public soit totalement enflammé par la prestation du groupe. Point besoin de feux d’artifice, Pink Freud s’en est chargé avec leur musique explosive, colorée et revitalisante.
Dans la nuit, la lune rousse, ravie elle aussi, nous salue aux dessus des pins.




Jacques Lerognon
📸 Pink Freud par Jacques Lerognon.










