La compositrice interprète d’origine marseillaise Marion Rampal sort un album hommage en quintet à la chanteuse américaine Abbey Lincoln – “Song for Abbey”. Un opus qui marque un retour au jazz et à la langue anglaise, et honore la poésie et la richesse des chansons et textes d’une grande artiste.
Vous citez régulièrement la chanteuse Abbey Lincoln comme une figure inspirante. L’idée de lui consacrer un album hommage vous traversait-elle depuis longtemps ?
J’avais l’idée en tous cas de faire un concert depuis longtemps. On m’a posé la question : “Marion Rampal, êtes-vous toujours une chanteuse de jazz ?”, après deux disques à la lisière de la folk, pour l’un, et franchement chanson pour l’autre. J’ai donc répondu que oui, il y a justement cette chanteuse, Abbey Lincoln, qui écrit des chansons. Quand nous apprenons le jazz, nous étudions beaucoup les songbooks et les standards : du Monk, de Coltrane, mais jamais je n’ai travaillé celui de cette femme. J’avais aussi envie de réencrer quelque chose de ces musiques noires américaines dans ma musique, de faire entendre ses chansons. C’est un peu comme une offrande, on ne parle pas beaucoup de cette artiste.
Vous avez à nouveau imaginé les arrangements avec le guitariste Matthis Pascaud, votre complice musical de longue date. Quels furent les défis imposés par l’exercice de la reprise ?
Se plonger dans le répertoire de quelqu’un d’autre nous intéressait beaucoup, dans l’arrangement et l’interprétation. Matthis l’avait déjà fait sur la musique de Hugh Coltman dans “Dr John” et j’avais toute confiance. C’est la façon dont je travaille désormais avec mon label : nous enregistrons puis nous jouons, c’est devenu un besoin. Les défis concernent certains morceaux où l’écriture était intéressante parce qu’empruntée à des répertoires jazz, plus classiques : nous avons parfois complètement cassé les harmonies ou inversé les paroles. Ça a été le cas sur les deux morceaux les plus connus : “And it’s supposed to be love”, qui a été très popularisé par Ayo et que Matthis avait déjà joué plus de 80 fois avec elle sur scène, et “Throw it away”. Nous avons aussi fait des choix en fonction des thématiques abordées : le rapport au monde, à la liberté, aux oiseaux, à l’affranchissement de ce que l’on pense de soi, des classes etc. C’est une musique qui marche très bien en club : c’est très jazz, ça improvise, mais c’est aussi profondément de la chanson, tout le monde peut prendre plaisir à l’écouter.
Le dernier morceau est une reprise du “Mr. Tambourine Man” de Bob Dylan, repris également par Abbey Lincoln. Est-ce que cet artiste et ce morceau évoquent quelque chose de particulier pour vous ?
Bien sûr ! Chacun de mes albums se termine par une track très spéciale à mes yeux qui ouvre sur la suite. Cette chanson, c’est une prière : Dylan est pour moi comme une bible, c’est le meilleur des songwriters. Bertrand Belin a déjà fait une traduction de Dylan incroyable ; chanté dans notre langue, nous ressentons la puissance de son art, c’est une référence. Je voulais associer ce morceau et associer Abbey Lincoln à Dylan.
Votre précédent album – “Oizel” -, était très intimiste et en français dans le texte. Le virage effectué pour l’album “Song For Abbey” traduit-il un besoin de sortir un moment de cette intimité et de ce qu’elle dévoile de vous sur scène ?
Il y a souvent eu un va et vient dans ma musique. J’ai en effet eu un vrai besoin de me ressourcer. Ça m’a fait du bien de retrouver la liberté du jazz, ça me permet de m’affirmer encore plus comme chanteuse, comme interprète. J’y prends beaucoup de plaisir, alors que pour des chansons que j’ai composées il me faut parfois plusieurs années avant de prendre du plaisir à les interpréter au public. Notamment avec l’album “Oizel”, je crois que je n’avais pas réellement pris la mesure d’à quel point il était intime et personnel. Je savais d’ailleurs à la fin de l’écriture de cet album que la suite serait écrite, et ça n’a pas loupé. Je suis en train d’écrire quelque chose, dont la forme n’est pas encore définie. Sur scène, je suis performeuse : il y a une différence entre le mot que j’écris et celui que je chante.
Vous retrouvez Archie Shepp dans “Remember the people”, morceau chanté à deux voix. Était-il important pour vous de faire un hommage au jazz, d’écrire un hommage dans l’hommage ?
Je dois beaucoup au milieu du jazz, c’est le milieu qui m’a fait grandir et voir les choses en plus grand, et c’est un milieu dans lequel l’éthique de la mémoire est très importante. C’est comme ça que je vois le morceau “Remember the people”, que je partage avec Archie Shepp. Il parle des anciens, de ceux qui nous ont précédés. Archie, il est dans le monde des vivants mais il est témoin d’une époque, c’est presque un des derniers survivants d’une époque. Il a été très attentif à ce morceau et il s’y est consacré pendant un moment. C’était magique de l’emmener en studio et de le faire jouer avec mon groupe.
Vous invitez, sur le morceau “Skylark”, le grand guitariste américain Bill Frisell. Comment s’est déroulée cette collaboration ?
C’est l’un des guitaristes qui influencent le plus Matthis Pascaud. J’ai eu la chance de le croiser en festival avec Archie, et nous avons fait sa première partie il y a quelques années à Vitrolles, au Charlie Jazz. Sur l’album, on a eu un échange presque épistolaire, à distance, comme avec Piers Faccini pendant le confinement. Bill Frisell fait partie du milieu folk, et nous avions envie d’avoir des invités américains. Nous étions intimidés lorsque nous nous sommes enregistrés parce que nous savions que nous allions tout envoyer à Bill, que je ne connais pas très bien et qui m’honore en participant au disque. C’était aussi un peu un rêve de gamin !
Nous vivons une drôle d’époque. Comment appréhendez-vous, en tant qu’artiste, les instabilités du milieu politique et leurs conséquences avérées sur le milieu culturel ?
C’est une période de sape en cours depuis très longtemps. Il y a beaucoup de fragilités chez les artistes, c’est une profession censée être protégée mais l’industrie pousse au repli individualiste. Les réseaux créent ça : la musique se met dans les rails. Nous mettons notre musique sur Spotify avant de se rendre compte que c’est un grand “satan” de l’industrie, il y a des choix difficiles à faire. J’ai rejoint récemment un collectif qui s’appelle ADN – L’Art de Dire Nous, initié par Émilie Loizeau. Je sens que les artistes ont besoin de compter et d’avoir foi en l’idée de liberté, de culture et de récit. Ces dernières années, je me suis battue pour mon indépendance artistique et mon entourage : nous devenons artistes parce que quelque chose nous pousse à nous exprimer, mais aussi parce que nous aimons être applaudis. L’enjeu est de rester attachés à des choses de fond. Nous sommes tout de même gâtés, du moins protégés par notre statut, en tant qu’artistes. Après, nous ne pouvons pas dire que les politiques locales délaissent la culture sans dire qu’elles délaissent aussi l’éducation, le soin ou la santé, l’entretien d’infrastructures… La culture doit être pensée dans le “vivre ensemble”, c’est un bien essentiel. Nous sommes là, nous, artistes, et nous avons les moyens de continuer, il faut écrire et produire des formes qui soient dissidentes. Pas forcément de manière frontale, mais chacun à notre mesure. En France, il y a beaucoup de théâtres et de grosses SMAC qui accueillent des projets urbains qui font beaucoup de bruit pour des publics debout, et il n’y a plus beaucoup de place pour les autres formats. Ce serait bien de croître un peu et de penser à des lieux plus proches des gens. Notre vie associative est tellement puissante !
Comment se profilent les prochains mois ? Quels sont vos projets ?
Il y a une belle tournée en préparation dans les théâtres normands, puisque c’est le Théâtre de Coutances qui a coproduit cette création. Nous ferons bien sûr les festivals d’été, et je clôture la tournée de “Oizel” en ce moment. J’espère jouer en clubs en Europe, j’ai envie de passer les frontières, et je poursuis mes ateliers en collèges, mes ateliers vocaux… C’est la première fois que j’ai la chance de beaucoup tourner et jouer ma musique. J’ai l’intention d’en profiter, de soigner l’équipe, ça me fait beaucoup avancer et je n’ai plus trop envie de me disperser.
Lucie Ponthieux Bertram
Le 22/05/2026 à l’Espace des Arts – Le Pradet (83).
📸 Marion Rampal par Sylvain Gripoix.









