Originaire de Tours, Ben L’Oncle Soul s’est imposé au fil des années comme l’un des plus fervents ambassadeurs de la soul à la française. Révélé en 2010 avec un premier album éponyme certifié triple platine, il a su conquérir le public grâce à une voix chaleureuse et un groove intemporel. Grâce à « Sad Generation », l’artiste poursuit son exploration des racines de la soul tout en y insufflant une énergie résolument contemporaine.
Votre album semble osciller entre une modernité pleinement assumée et un retour à une soul plus classique. Que signifie, pour vous, faire de la soul aujourd’hui ?
Faire de la soul aujourd’hui, c’est presque un acte militant. C’est vouloir perpétuer une tradition musicale, une manière d’exprimer des émotions, une forme d’humanité et de vulnérabilité. Nous vivons à une époque où la musique est souvent produite par ordinateur, et même si cela donne des choses très intéressantes, certains courants risquent de disparaître. Avec mon équipe, nous essayons donc de garder une approche organique : nous enregistrons en analogique, avec de vrais instruments, tout en utilisant aussi les outils numériques. C’est un équilibre entre les deux mondes.
Vous avez sillonné les scènes du Sud à plusieurs reprises. Y a-t-il un souvenir, une émotion particulière, que vous gardez d’un concert ou d’un public de cette région ?
Oui, plusieurs ! Je me souviens d’un concert à Aix-en-Provence, en plein été, sur une scène à ciel ouvert. En plein milieu du set, une grosse averse s’est abattue. Le public n’est pas parti. Comme tout le monde est resté, nous avons pu reprendre et finir le concert. C’était un moment magique : quand la pluie s’est enfin calmée, nous avons relancé le concert, trempés, mais portés par une énergie folle – un de ces soirs où la musique dépasse tout le reste.
Le public francophone vous a découvert avec des titres en français. Aujourd’hui, vous chantez entièrement en anglais. Qu’est-ce qui vous a conduit vers ce basculement ?
En français, j’ai parfois l’impression de ne pas pouvoir utiliser toute la palette de couleurs que j’ai en tête. L’anglais me permet une plus grande liberté, notamment dans les sonorités. Toutefois, je n’exclus pas de revenir au français un jour, si l’inspiration me pousse dans cette direction.
La chanson « I’m Gøød » (avec Adi Oasis) semble dialoguer avec l’univers des réseaux sociaux. Vous-même aviez fait vos débuts sur Myspace. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur ces plateformes, qui façonnent désormais une partie de la scène musicale ?
Internet reste une vitrine exceptionnelle pour présenter sa musique, surtout à l’international, mais je crois qu’il est essentiel de rester connecté au réel. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes artistes pensent que tout se joue en ligne. Or, c’est aussi sur scène, dans les clubs ou dans les tremplins locaux, que se créent de véritables connexions humaines. J’ai une amie, Léonie Barbot, qui a travaillé sur l’album. Pour rencontrer son public, elle s’est mise à jouer dans la rue, et une partie des spectateurs de ses concerts l’avait ainsi découverte. C’est la preuve que la rencontre directe reste irremplaçable. Les programmateurs l’ont bien compris : le nombre de followers ne garantit pas qu’un artiste remplira une salle. Rien ne remplace le live.
Votre album dégage un son très organique, presque intemporel. Comment parvenez-vous à conserver cette spontanéité et cette émotion dans un monde où la production musicale est de plus en plus numérique et calibrée ?
Nous travaillons avec de vrais instruments : guitares, amplis, micros à ruban, et toute la chaîne du son reste analogique. Nous finissons par encoder le signal en numérique, surtout pour faciliter le mixage et l’édition, mais la source conserve toute sa pureté. C’est ce mariage qui donne à l’album cette texture vivante, presque palpable, et cette chaleur qui fait que chaque note semble respirer.
Au fil des années, il semble que vous ayez laissé de côté les démonstrations vocales et les « vibes » spectaculaires. Est-ce une évolution voulue ?
Aujourd’hui, je cherche surtout à raconter des histoires. Chaque mot compte. Je me concentre sur le sens, le poids des mots. C’est ça qui guide mon chant. J’adore les mélodies, et ma voix reste un instrument à part entière. Les envolées vocales, je les garde pour les moments où l’émotion déborde vraiment. Quand tout s’envole dans un morceau, parfois il faut juste lâcher un cri.
Vous avez maintenant plus de dix ans de carrière. Quel regard portez-vous sur votre évolution artistique ?
Je crois que j’ai appris à simplifier, à aller à l’essentiel. Avant, j’avais envie de tout dire, de tout montrer. Aujourd’hui, je choisis davantage mes mots, mes sons, mes silences. J’ai aussi appris à faire confiance aux autres musiciens, à leur laisser de la place. La soul, c’est ça : c’est une conversation. Et plus le temps passe, plus j’ai envie que cette conversation soit sincère, pas démonstrative. L’expérience m’a aussi appris à ralentir. Nous vivons dans un monde d’immédiateté, mais la musique, elle, demande du temps. C’est un apprentissage permanent.
Votre album s’intitule « Sad Generation », un regard sur votre génération. Comment utilisez-vous la musique pour transmettre à vos enfants une part de votre univers ?
Pendant le confinement, j’ai écrit un album à la maison, entouré de ma femme et de mes enfants. Ça m’a appris à faire de la musique dans un environnement vivant, sans pression. Aujourd’hui, la musique fait partie du quotidien chez nous, comme un bruit de fond familier. Au début, j’avais peur qu’ils touchent aux instruments, mais j’ai fini par leur apprendre à s’en servir. Ils jouent tous les deux du piano, ils chantent, mon grand rappe un peu… C’est devenu quelque chose de naturel.
Après toutes ces explorations sonores, y a-t-il un univers musical que vous aimeriez encore découvrir ?
Oui, j’aimerais explorer davantage les textures électroniques. J’aime beaucoup des artistes comme Labrinth ou Anomalie, qui utilisent les synthétiseurs de manière très expressive. Il y a là un terrain de jeu fascinant.
À travers cet album, quel reflet de votre époque ou de votre génération souhaitez-vous offrir ?
L’album a été conçu dans un état d’esprit lumineux, avec l’envie de partager du positif et de la chaleur humaine. Il me rappelle surtout pourquoi je fais de la musique.
Clémentine Nacache
Le 27/11/2025 au 6Mic – Aix-en-Provence (13) et le 28/11/2025 aux Arts d’Azur – Le Broc (06).
📸 Ben L’Oncle Soul par Guillaume Landry.









