JUL

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Les deux mains jointes, les pouces sortis, l’index et le majeur vers le haut, le tout forme un mot, un nom : Jul. Véritable symbole pour toute une génération, « l’ovni », « le J » ou encore « le sang » ne cesse de se renouveler.

L’ovni

Comment un artiste sans grande gueule, humble, altruiste, discret, peut-il se prétendre rappeur ? Tant de traits de caractères qui ne collent pas avec la caricature que beaucoup se font du rap : des gros muscles, des femmes, et de l’égotrip, histoire que tout le monde comprenne qu’ils sont les plus forts. « Il ressemble un peu à un beauf, mais en même temps un mec de la rue. Claquette, chaussette, banane, il amène un truc très diffèrent », décrit Dylan Ghannou, chef de projet marketing dans la musique. Quand les gens qui l’entourent parlent de lui, les mêmes adjectifs ressortent : « C’est un mec simple, il ne se prend pas la tête », lance Gazo à Konbini lors d’une interview en novembre 2024. « Jul ? Il est chill, c’est un mec de la rue, comme moi ! », répond Koba la D à Guillaume Pley, animateur de l’émission « Le QG » diffusée sur Youtube. Pour Brice Miclet, journaliste français spécialisé dans l’histoire du sample dans le rap, « c’est un personnage qui fait du bien. Très peu de personnes peuvent dire que Jul est une enflure », résume-t-il. « Il incarnait une nouvelle esthétique dans le rap, ce qu’on appelait péjorativement à l’époque la zumba, qui maintenant est devenue un style ultra-populaire », se rappelle Brice Miclet. 

« Moi je ne compte pas quand je donne, toi tu comptes quand tu me prêtes » 

Quand on grandit dans un quartier défavorisé, le sens du partage devient une évidence. Ne citons pas tous les artistes qui ont rappé des anecdotes sur leur bonté envers leurs proches. Toutefois Jul, comparé à la plupart, est sans doute l’un des seuls à l’être vraiment : « Moi je ne compte pas quand je donne, toi tu comptes quand tu me prêtes », peut-on entendre sur le titre « Je ne vous oublie pas » sorti en 2017. Cela se vérifie en 2022, lorsqu’il décide de mettre aux enchères la totalité de ses certifications pour venir en aide aux hôpitaux et au personnel soignant. D’autres rappeurs lui ont directement emboîté le pas : Mister V, Damso, ou Kalash Criminel. Tout ce beau monde a permis de récolter 300 000 euros, un résultat salué par le Marseillais : « Merci à tous ceux qui ont participé […] en espérant que ça pourra bien aider les hôpitaux. Je vous remercie de tout mon cœur », pouvait-on lire sur son compte Instagram. Une bonté illustrée par-dessus tout via son projet « 13 organisé », où il rassemble une centaine d’artistes marseillais. Jul a voulu que chaque artiste soit « entièrement producteur, pour que chacun puisse avoir la même somme d’argent », rapporte l’Algérino, sur une live session organisée par Deezer en 2020. Bon de rappeler que rien que « Bande Organisée », hit international issu de la compilation, représente 547 millions de vues sur Youtube, et plus de 2 milliards de streams.

“Phénomène populaire controversé, incarnant à sa manière l’identité sonore unique du rap marseillais”

Jul n’a pas toujours fait l’unanimité. Ses textes, à la fois sombres et véridiques, couplés aux sonorités lumineuses propres à la ville de Marseille, font de lui un artiste très controversé. « C’est un succès populaire, affirme Brice Miclet, mais pas un succès critique ». Longtemps placé aux antipodes de ce qu’est le rap, car ses musiques sont trop chantées, ou ses paroles sans saveurs, Jul n’est pas le favori. « Je ne suis pas le premier fan de Jul, mais je reconnais son statut de rappeur, parce que pour l’être, il faut avoir une mentalité particulière, admet le journaliste, à la fin des années 2000 et au débuts des années 2010, les industries qualifiaient n’importe qui de rappeur parce que ça vendait plus ». L’image du rappeur à la voix trafiquée, débitant des paroles sans queue-ni-tête lui colle encore à la peau. Pour Juss, lui aussi rappeur : « le rap marseillais a quelque chose de spécial, on le reconnaît direct ». Quand il a découvert Jul, ce qui l’a frappé, cela a été les sonorités. 

Ne jamais rien lâcher 

De l’autre côté des écouteurs, Jul, lui, n’abandonne pas, il instaure un rythme de publication d’albums à 2 par an. Une productivité qui lui permet de se construire un public fidèle en un rien de temps. La « Team Jul » comme elle s’appelle, est partout : réseaux-sociaux, concerts pour soutenir l’artiste face aux critiques. « Jul est le premier rappeur que j’ai écouté !, s’exclame Léa, étudiante en journalisme. J’adore ses sonorités, quand je l’écoute ça me donne de l’adrénaline. C’est le genre d’artiste que tu peux écouter n’importe quand ». Juss, lui, préfère quand le Marseillais rappe : « j’écoute souvent ses freestyles d’avant », avoue le Nîmois. 

Surproductif 

Il commence le rap en 2014, signe dans le label marseillais Liga One Industry pour 3 albums, puis le quitte pour des conflits internes. Si sur Facebook Jul leur reproche de n’avoir « rien appris » avec eux, il a bien conservé un acquis lors de son départ : sa productivité. Deux albums minimum par an, si ce n’est trois, et ce, depuis maintenant 10 ans. Dylan ne travaillait pas dans le rap à ce moment-là, mais il se souvient qu’« en 2015 ou 2016, il dérègle les sorties du rap français […] C’est tellement musicalement différent que les gens commencent à s’aligner ». Une telle productivité découle de son indépendance, sa passion à créer sans cesse et l’investissement qu’il met dans chaque projet. Un album « d’une vingtaine de titres, avec 2 ou 3 tubes à chaque fois : c’est idéal pour le streaming », analyse Brice Miclet, auteur du livre « Sample et Rap français ». 

« Il arrive toujours à se renouveler » 

Au bout d’une trentaine d’albums, ce qu’on pourrait observer, c’est une redondance qui serait critique pour n’importe quel artiste. Pour « le J », la situation est différente : Dylan Ghannou voit en chaque album « une répétition, explique-t-il, mais c’est précisément ce que sa communauté attend de lui ». Aujourd’hui, il n’est pas difficile de savoir à quoi va ressembler le futur album de Jul, une vingtaine de morceaux, les mêmes invités et aucune prise de risque musicalement parlant. Mais Juss remarque qu’à chaque projet, « il arrive à se renouveler », se réjouit-il, un renouvellement qui passe par son export, en collaborant avec des artistes européens. Toutefois, il garde une certaine lucidité sur la situation : « Viendra un moment où il plafonnera, là est toute la question : quand ? », se questionne le jeune rappeur. 

Un phénomène international 

Voilà maintenant plus de 10 ans que Jul monopolise la scène rap francophone, qu’il fédère des artistes européens, lui conférant une aura positive et conviviale. Reconnu jusqu’en Europe, nombreux sont les artistes internationaux à avoir voulu collaborer avec lui. Et au-delà de simple feat, Jul a créé un style, le sien. Il est repris par la plupart des jeunes rappeurs marseillais, et de plus en plus par les espagnols et italiens entre autres (Morad, Baby Gang…). De plus, l’aventure de Julien Marie est loin d’être terminée : après avoir performé un concert au Vélodrome, Jul investira le Stade de France pour un show dans la capitale : sa rivale de toujours. Qui sait, peut-être qu’à force de monter vers le ciel, l’ovni finira par repartir d’où il est venu.

Yohan Lopez

Les 23 et 24/05/2025 à l’Orange Vélodrome – Marseille (13).

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