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KEZIAH JONES

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Découvrez le compte rendu du concert de Keziah Jones

Le 04/08/2026, dans le cadre du festival Les Nuits de Robinson, au Théâtre Robinson – Mandelieu-la-Napoule – Nice (06).

Aller au-delà de l’image de guitariste funk virtuose et bien comprendre Keziah Jones, n’est pas chose aisée. Il faut tout d’abord avoir suivi de près sa carrière, connaître ce que représente la culture Yoruba au Nigéria, comprendre les sociétés africaines, le rôle et le comportement de leurs élites en leur sein mais aussi l’essence de la musique funk, et de ses dérivés comme l’Afrobeat. Cette musique emblématique du continent née comme Keziah au Nigéria, pays de l’or noir, de la pire pègre, des musiques révolutionnaires et des inégalités sociales déchirantes.

Keziah Jones est né dans une famille Yoruba très aisée à Lagos, son père, industriel influent et sa mère enseignante souhaitaient pour leurs enfants, comme toujours dans ce type de famille, une carrière tracée par leurs soins. Les élites africaines ont plusieurs caractéristiques, la plupart du temps elles sont très dédaigneuses de la populace avec laquelle elles évitent tout contact, elles sont très cosmopolites et internationalisées et elles prodiguent aux enfants une éducation rigide dans laquelle ils n’ont pas le droit au divertissement ni à l’insouciance, seule la réussite pour continuer la lignée étant acceptable. 

La culture Yoruba, urbaine depuis des siècles, y ajoute le fait qu’elle mette l’art au centre comme expression même de son identité et de sa spiritualité. Elle est aussi caractérisée par des rituels sociaux très codifiés laissant peu de place au lâcher prise, la musique yoruba est fondée sur des rythmes complexes et des échanges entre le chant et les percussions, leur langue étant tonale, la hauteur de la voix change le sens des mots. C’est pourquoi la musique et le langage sont intimement liés. Le tambour parlant peut ainsi « prononcer » des phrases comprises par les initiés. A lire tout cela, ceux qui connaissent Keziah comprennent dès maintenant où je veux en venir, mais attendez je n’ai pas fini !

Ses parents envoient le petit Olufemi Sanyaolu, son nom patronymique, à 8 ans dans une école anglaise connue pour la rigidité de sa méthode pédagogique. Cet exil est un véritable déchirement, cet enfant différent a tendance à se murer dans le silence et la solitude mais cela le pousse aussi à apprendre seul le piano et la guitare.

A l’adolescence tout explose, il quitte les études universitaires, ses relations familiales s’enveniment et il passe son temps à jouer seul son répertoire dans le métro de Londres, dans ses rues ou dans les pubs sous son nom d’artiste Keziah Jones. Sans groupe sur lequel s’appuyer, il développe un style personnel fait d’un blues funk hyper rapide et plein, d’une guitare percussive qui ressuscite en lui la culture Yoruba avec laquelle il a alors coupé les ponts. Son premier album en 1992 est un succès, “Rythm is Love” un hymne qui institutionnalise son style blufunk, il lui donnera l’image d’un chanteur à la voix douce et à la musique facile à écouter et à danser. 

Je pense l’avoir vu à environ dix occasions en concert dont une première fois fin des années 90, seul à la guitare. Au fur et à mesure des années qui ont passé, son style s’est fait toujours plus intense, plus profond et plus africain aussi.

Il en a fait du chemin pour arriver devant nous aux Nuits de Robinson, ce mardi 04/08/2026, un festival dont je dis à chaque fois le plus grand bien, la dernière fois étant la semaine dernière ou nous avons passé une soirée en compagnie d’Angélique Kidjo. C’est pour moi une des artistes planétaires ultimes tant elle apparaît sans aucune faille artistique ni humaine, ce qui n’est pas le cas de Keziah Jones, aussi virtuose et spectaculaire soit-il, nous allons le voir.

Comme toujours son concert a été éblouissant de maîtrise avec un groupe composé d’un bassiste qui joue parfois du clavier, d’un batteur aérien, puissant et survolté mais aussi pour la première fois d’une chanteuse / choriste parfaite de groove et de maîtrise. Il a enchaîné les titres avec flamboyance, précision chirurgicale et un son global qui avait beaucoup d’ampleur. Sa guitare intègre parfois la ligne de basse, libérant son bassiste pour s’occuper du clavier, elle frappe comme le ferait un maître percussionniste Yoruba qui cherche à entrer en dialogue avec ses ancêtres, elle crie, elle hurle, chuchote parfois mais toujours en parfait contrôle avec un talent qui laisse pantois. Il passe comme toujours de la Telecaster plus criante à la Stratocaster, un tout petit peu plus douce. 

Keziah est un bosseur qui évolue sans cesse, et malgré toutes les prestations que j’ai vues, il y a toujours une évolution à noter, que ce soit dans la maîtrise de son instrument, de ses orchestrations mais aussi de son inspiration. Alors que les dernières fois j’avais trouvé qu’il approfondissait le lien avec son Nigeria natal et un répertoire de plus en plus afrobeat et libre, il est, cette fois-ci, revenu à sa verve funk qu’il maitrise de longue date. Il a alterné ses standards comme “Million Miles from Home”, “Beautiful Emilie”, une reprise, “All Along the Watchtower” d’Hendrix, qu’il s’est parfaitement approprié et un final avec “Rythm Is Love”. Le spectacle a été d’une très grande qualité, d’un souffle et d’un style qu’on ne peut confondre avec aucun autre, c’est un artiste dont l’aura aurait captivé un mort ! Nous en avons pris plein les yeux et les oreilles, finissant collectivement hébétés quand la musique s’est arrêtée.

Le public présent dans l’écrin du théâtre Robinson exultait, j’étais moi aussi ébloui tout en voyant par moment ses quelques failles humaines faire surface. Celles qui s’expliquent par son parcours de vie que j’ai trouvé important de décrire plus haut mais aussi par ses racines familiales et culturelles qui définissent à elles seules son style mais surtout sa présence sur scène et son rapport au public. Elles font toute sa force mais aussi ses carences.

Il y a peu de temps j’ai fait un post pour promouvoir un documentaire d’Arte sur la musique Funk, il était intitulé « le groove qui libère », décrivant le funk comme une musique qui nous porte et nous fait entrer dans une transe spirituelle en prenant contrôle de nos corps et de nos esprits harmonieusement réunis. Keziah aussi virtuose soit il n’est pas capable de vivre cela, ni pour lui ni pour le public. Il reste un peu cassant humainement, un peu hautain, perdant facilement sa concentration si le public se laisse trop aller, il le lui permet seulement sur la fin du concert, revenant à l’interprétation de Rythm is love. Une chanson dansante à laquelle il doit beaucoup mais qui ne le définit plus aujourd’hui. La lâchant toujours avec un trait de dédain au public qui pourra à ce moment quitter légitimement sa place et se déhancher, dansant librement, le laissant jubiler pour cette apothéose rythmée.

Des périodes d’errance dans le métro Keziah a gardé un style personnel, semblable à aucun autre ainsi qu’une énergie qu’il a su conserver. Cependant ses origines de bourgeois africain éduqué en Angleterre à la dure en ont fait travailleur perfectionniste pour notre plus grand plaisir mais aussi un personnage toujours un peu précieux et distant d’un public qu’il satisfait mais avec lequel il ne communie pas, gardant toujours la distance sociale que son milieu familial lui a inculqué. Il m’est arrivé de fréquenter des membres de cette élite africaine mondialisée et je retrouve en lui ce sentiment de supériorité profondément ancré, ils peuvent fréquenter le peuple, le côtoyer mais sans jamais vraiment s’y mêler.

Je pense qu’il en est totalement conscient et qu’il tente par moment de se débarrasser de cette arrogance de dandy. Sa carrière étant encore longue, il se dépassera sans doute et pourra peut-être entrer dans le club très fermé des artistes ultimes comme Angélique Kidjo et Richard Bona, pour n’évoquer que ceux que Claire Rollando, la programmatrice du festival des Nuits de Robinson a eu l’intelligence d’amener vers nous. J’arrête de me répéter, elle va penser que je la flatte alors que c’est quelque chose que j’ai bien trop de mal à faire, ce long article sur le petit Olufemi Sanyaolu, devenu l’immense Keziah Jones, vous en aura je l’espère convaincu. 

J’espère avoir contribué à vous faire comprendre qui il est et à vous donner envie, comme je l’ai fait, de suivre la captivante carrière de ce personnage qui restera toujours énigmatique, surdoué, équivoque, ce qui le rend profondément passionnant !

Merci Olufemi, Merci Keziah, Merci Claire et merci à chaque personne présente ce soir-là pour ce divin feu d’artifice que nous avons construit ensemble.

Emmanuel Truchet

facebook.com/keziahjones

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