Figure de proue de la belle scène rock marseillaise, le quatuor Avee Mana voyage depuis ses débuts dans les strates d’une esthétique aux mille couleurs. Affûté et affranchi de certaines frontières stylistiques, le projet trouve aujourd’hui un équilibre jouissif entre sa pâte psychée de toujours, une construction de morceaux draguant la pop et un rock abrasif et puissant. Entretien avec Rémi Bernard, chanteur, guitariste et compositeur.
Voilà maintenant plusieurs années que vous faites partie de la belle scène rock marseillaise. Vous sortez tout juste votre premier album en tant que tel, “Layers”. Cette sortie a-t-elle un goût d’aboutissement ?
Oui, c’est l’aboutissement d’un an et demi de travail et de réflexion suite à la sortie de notre EP Inner Life. Nous cherchions à pousser des curseurs déjà présents un peu plus loin à certains endroits, et nous avions envie d’assumer un album aux multiples couleurs et esthétiques, car nous écoutons tous les quatres énormément de choses différentes. Nous nous sommes dit qu’il n’était pas incompatible d’avoir des chansons plus psychées, plus rock ou plus folk à divers endroits. Nous assumons ces choix avec cet album.
Public et mélomanes vous rangent généralement du côté des rockeurs psyché. Ces dernières années, l’ambiance de vos morceaux a évolué : si vous gardez une pâte aux atours planants, vos compositions ont évolué vers des riffs plus soutenus, plus offensifs, que certains qualifient de garage, ou encore de dream pop. Comment définiriez-vous personnellement le projet, musicalement ?
Musicalement, nous sommes revenus à des étiquettes beaucoup plus larges, et nous disons tout simplement qu’on fait du rock indé. Cela permet de brasser un peu plus large. Le psyché est toujours présent, mais il est également dans le fait de passer d’une couleur à une autre, sans se mettre de case. Nous avons un peu lâché le psyché des années 60. Nous sommes passés à des choses un peu plus courtes, plus lisibles, plus pop, aussi.
En live, plusieurs riffs amènent clairement l’esprit du côté de Led Zeppelin. Est-ce un groupe qui vous inspire ?
Oui, c’est une grosse influence pour Julien, notre guitariste. C’est une des premières claques musicales pour lui, et pour nous tous. L’influence de Led Zep a traversé tout le rock et reste une référence dans l’efficacité des riffs, dans le côté offensif en effet, mais également dans les surprises d’arrangements que l’on peut trouver dans leurs albums.
Pourquoi ce titre, “Layers” ?
Ce mot apparaît dans le morceau “Basic Needs”, que nous avons failli ne pas mettre dans l’album. Ce mot là, dans la phrase “layers of decisions” comme des “couches de questions”, nous le trouvons très beau graphiquement, il a une jolie sonorité et il représente bien ces couches de guitare qu’on a l’habitude d’accumuler et qu’on finit par enlever pour ne pas trop charger. Dans la psychologie, ces couches représentent les différentes strates d’un individu, d’une personnalité. Nous aimons cette idée pour représenter la variation de l’album.
Morceaux, mixage, direction artistique, le projet est aujourd’hui très établi et ses contours sont précis. Qu’est ce qui a guidé ces évolutions ?
Il y a eu pas mal de choses : nous avons trouvé une zone de confort, musicalement, que nous essayons de ne pas trop entretenir pour ne pas s’endormir ou devenir une caricature. Cependant, nous avons trouvé des formules, une approche de la composition assez éloignée des clichés du rock psyché. Nous écrivons vraiment des chansons, nous ne faisons pas des jams pendant des heures. Nous avons une approche de songwriting. Plusieurs professionnels du milieu de la musique nous disaient il y a quelques années : “c’est super, mais nous ne saurions pas trop quand vous caser dans un festival”. En effet, il y avait beaucoup de variations dans le set. Les conversations et nos réflexions nous ont amenés à cet équilibre entre se faire plaisir, ne pas faire une musique pour musiciens mais ne pas non plus faire une musique pour programmateurs. C’est un mélange de tout ça.
Quel est votre processus de composition, généralement ?
C’est très varié. Sur l’album, il y a pas mal de choses que j’ai amenées, qui parfois étaient partiellement terminées mais que nous avons ré-arrangées en groupe, mais également beaucoup d’idées de Julien, le guitariste, qui arrivait parfois avec des chansons moins arrangées. Souvent, nous arrangeons, à 4, et nos chansons sont basées sur un minimum de choses, pour rester claires : un riff ou deux, et quelques ruptures, sans partir dans tous les sens. Je compose les paroles de tous les morceaux, mais il y a du collectif dans ce que chacun fait des morceaux. Parfois, nous nous permettons également d’intervenir sur les instruments des autres, sans être trop envahissants.
Le nouveau live se veut assez percussif. Comment le vivez-vous, membres du groupe, depuis la scène ?
C’est hyper nouveau, pour nous. Il y a des morceaux que nous avons joués environ quatre fois en répétitions, avant de les présenter en live. C’est pour garder une forme de fraîcheur. Ma hantise serait de réciter. La release party à l’Intermédiaire était une sorte de release party, qui s’est plutôt bien passée. Pour ma part, le ratio stress-plaisir n’était pas toujours équilibré, mais la sensation penchait globalement vers le plaisir. Désormais, il y a deux synthétiseurs sur scène, ce qui est vraiment nouveau pour nous au niveau technique. Nous avons notre ingé son, qui nous suit désormais sur chaque concert, ce qui nous sécurise et nous permet un certain lâcher prise.
Passés par plusieurs étapes depuis la création du groupe, vous êtes désormais signés sur les labels Howlin Banana et Hazard records. Avec le recul, quel regard portez-vous sur l’industrie musicale et son évolution ?
Pour la partie phonographique, il faut dire qu’il n’y pas beaucoup de labels, en France, qui sont accessibles pour des groupes de rock indé. Ça se compte sur les doigts de la main. Les places sont un peu chères, nous sommes très heureux d’être chez Howlin Banana, qui compte aussi Fontanarosa, qu’on adore, et comptait le trio Slift, à une époque. C’est un label de cœur, et continuer à bosser avec Hazard Records est un bel équilibre, pour nous. Ce sont les premiers à nous avoir fait confiance, sur “Inner Life”. Nous restons sur des économies très précaires et DIY, et les structures sont assez petites et même associatives, parfois. Les gens n’en ont pas forcément conscience. Pour être honnête, il nous faut pour le live par exemple avoir un pied dans l’underground et l’autre dans l’institutionnel. Il n’y a pas de place pour tout le monde, dans les SMAC, l’économie est très précaire et dans l’underground non plus. Nous sommes obligés d’être un peu entre les deux : des fois, nous jouons dans des bars, nous ne sommes pas cher payés, et d’autre fois nous jouons dans des SMAC ou dans de chouettes festivals. Il était important pour nous de faire un vinyle, les gens qui aiment notre musique et ces esthétiques sont attachés au format vinyle. Ce n’est pas juste pour se faire kiffer, mais aussi parce qu’il y a une attente de notre public. Nous essayons de faire des choses qui ont du sens. Sans faire une étude de marché, nous tenons à être à l’écoute du public et des professionnels pour pouvoir évoluer dans le milieu musical.
Quelles sont vos aspirations, vos projets pour les mois à venir ?
Nous voulons faire de jolies dates, pas forcément en nombre car nous n’aspirons pas à faire des tournées importantes. Nous jouerons sur de beaux événements et festivals, cette année. Nous aimerions enregistrer et sortir encore pas mal de choses cette année, et nous réfléchirons au prochain album. Nous aimerions aussi jouer en acoustique, et nous aimerions beaucoup proposer un live acoustique à quatre, à l’avenir. Nous aimerions également monter un projet de musique à l’image, composer une BO ou autre.
Lucie Ponthieux Bertram
Le 10/10/2026 au Pôle Culturel de Cuers (83).
Site officiel de l’artiste : facebook.com/aveemana
📸 Avee Mana par Lénaïc Lannoy.
#NouvelleVagueZoom #AveeMana










