Découvrez le compte rendu du festival Nuits du Sud 2026
Le 09/07/2026 sur la Place du Grand Jardin – Vence (06).
J’ai découvert Amadou et Mariam dans un des épisodes du programme “Tracks d’Arte” dans les années 90 ou 2000. Évidemment, j’avais été ébloui par leur histoire mélodramatique mais avant tout pour leur musique fusionnelle d’une explosivité rayonnante qui avait aimanté mon attention. Ils sont tous deux nés à Bamako (Mali), une ville où j’ai résidé quelques jours, trop peu pour en avoir une connaissance approfondie mais assez pour en capter l’ambiance. Il faut dire que j’y suis arrivé en bus depuis Dakar, un véritable périple qui m’a donné le temps de rencontrer les Maliens avec lesquels je voyageais. Le désert qui défile par les vitres du bus pendant de longues heures porte à la rêverie et ce sont des notes d’un blues mandingue à la Ali Farka Touré qui viennent en moi comme si ce paysage en même temps monotone et profond portait en lui cette vibration.
La musique d’Amadou et Mariam apporte une fusion intelligente qui enrichit leur propos et le différencie de ce que peuvent faire les descendants de griots bien plus conventionnels dans leur approche musicale. Assez rapidement, ces deux-là donnent rapidement l’impression de raconter l’histoire d’un peuple qui s’ouvre au monde bien avant l’internet. Un temps où il fallait aller chercher des bribes de sons sur les transistors des boutiques ou dans les rues quand des voisins jouaient des disques américains ou européens. Peut-être que leur cécité les a aidés à développer cette sensibilité particulière qui a fait d’eux des éponges qui ont intégré et filtré toutes ces ambiances musicales qu’ils ont su synthétiser. Je n’en sais vraiment rien mais le résultat est là ! Leur longue carrière serait trop longue à évoquer ici mais il faut savoir qu’ils ont tutoyé les sommets aimantant tout le gotha de la sono mondiale. Ils ont fait tant de chemin depuis l’institut des Jeunes Aveugles du Mali.
Aujourd’hui le duo n’est plus, Amadou Bagayoko s’en est allé au paradis des poètes mais Maria Doumbia, qui doit se faire un nom à 68 ans, après un parcours professionnel éblouissant, a réussi ce pari osé, lui évitant de perdre son mari, son support éternel et la musique en même temps. Il faut dire qu’elle a toujours composé dans l’ombre et crée, même si sur scène elle savait parfois s’effacer devant son mari plus charismatique. La blessure de cette absence n’est toujours pas cicatrisée mais comme souvent la souffrance rend la sensibilité plus aiguisée et chacun a réinvesti ses émotions sur le terrain de la musique, partageant la peine de Mariam en lui apportant le soutien à même de la rendre encore meilleure et plus présente. Si on présente toujours ce duo magique, il faut comprendre qu’ils s’appuient depuis longtemps sur un groupe soudé qui participe grandement à l’esprit même de leur identité musicale. Tout d’abord, on parle d’une section rythmique en béton, des musiciens qui se sont rencontrés, trouvés et plus quittés et qui forment aujourd’hui un binôme imbattable. Tout d’abord Yvo Abadi, celui que Bagayoko surnommait « Maître Yvo » ! Créatif et flamboyant, il sait alterner ambiances et rythmes avec enthousiasme, finesse et une énergie percutante. Il est complété du bassiste Yao Dembélé, showman multi talentueux, très présent dans la vie du groupe comme sur scène. Il allait jusqu’à gérer les effets en gérant les pédales d’Amadou, la présence sur scène du groupe lui doit beaucoup. Ces deux inséparables sont aussi la base du collectif Climax Orchestra qui délivre un afrobeat inspiré, original et franchement épicé qui sait attirer des artistes du monde entier et auquel je vous incite à vous intéresser.
Quand l’occident étouffé par la surconsommation s’effondrera sur lui-même, ces deux-là pourront s’échapper avant qu’on tire le rideau pour écumer les bars musicaux du quartier de l’hippodrome à Bamako et vivre la vie spartiate mais digne d’un musicien africain. Pas mal comme plan B, non ? Il y a aussi Sam Dickey, le guitariste qui jongle avec les styles tout en se recentrant sur un jeu de guitare typiquement mandingue en un clin d’œil, sa présence comble partiellement musicalement le grand vide qu’a laissé Amadou. Leur clavier Carlito Avot s’intègre et mélodies l’ensemble avec une implication et une présence constante et une puissante pulsation qui lui vient peut-être de son parcours dans la musique reggae et le jazz.
Mariam, désormais seule au chant, rayonne entourée de cette bande de musiciens qui lui sont totalement dévoués. La force spirituelle du groupe qui fait sa capacité à rassembler les foules bigarrées est toujours très présente. Le fils d’Amadou, Samou Bagayoko vient donner une dimension patrimoniale et symbolique forte en montant sur scène interpréter certaines chansons de son père. Ce soir-là, aux Nuits du Sud de Vence, la pertinence et l’intelligence musicale de ce groupe nous a une fois de plus sauté au corps, aux yeux et aux oreilles ! Il représente une vision mandingue de ce qu’est la culture musicale planétaire en 2026. Un joyeux bordel duquel ils savent trier le bon grain de l’ivraie et auquel ils savent donner corps pour nous imprégner en profondeur. Au-delà de l’envie irrésistible de danser qui habite notre corps, ils nous prennent également par le cœur tant l’histoire du groupe allie joie et tristesse, mais pas seulement, notre être entier est mobilisé pour nous faire accéder à une certaine conscience de ce qu’est la citoyenneté planétaire du 21ème siècle. Plus qu’un concert, c’est une douche purificatrice de spiritualité que nous avons reçue ce soir-là. Je perçois très souvent dans le live, quelque chose d’impalpable qui justement dépasse l’horizon de la musique. Peut-être que je me berce d’illusion, que je suis emporté par une ivresse qui me fait perdre mes moyens intellectuels mais à chaque instant de ce concert, quand je me retournais la foule happée par leur aura me dit que je n’ai pas été le seul.
Emmanuel Truchet
📸 Mariam par Emmanuel Truchet.
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