Revenus d’une tournée de reformation triomphale, les Niçois de Corpus Delicti viennent de sortir leur premier album en 30 ans. Une œuvre à la hauteur de leur aura au sein de la scène post-punk. Cultes à l’étranger, ils entendent accéder au même statut sur leurs terres.
Qu’est-ce qui a déclenché votre reformation, 30 ans après ?
Sébastien (chant) : Ça s’est fait en plusieurs étapes. Cleopatra Records, notre label américain, nous a contactés en 2019 pour racheter les droits de nos morceaux et ressortir en CD et vinyles tout le back catalogue. J’ai recontacté Christophe, Roma et Franck pour en discuter. Comme nos disques allaient ressortir, je me suis occupé un peu plus sérieusement des pages Facebook et Instagram du groupe. Notre batteuse, Roma, avait gardé toutes les archives, les photos, tout ce qu’il fallait pour alimenter ces réseaux sociaux. Nous recevions régulièrement des propositions de concerts au Mexique, aux Etats-Unis et d’autres endroits dans lesquels nous n’avions jamais joué. J’en ai fait part à Roma et elle m’a dit « pourquoi pas ! ». J’en ai donc parlé à Franck et Christophe qui ont tout de suite été emballés. C’est comme ça que nous nous sommes retrouvés tous les quatre dans une pièce, à discuter, mettre les choses à plat et voir ce que nous voulions faire. L’idée initiale consistait à donner 10 à 15 concerts dans des endroits où nous n’avions jamais joué et où les gens avaient envie de nous voir. Nous avons annoncé la reformation mais il y a eu la pandémie qui nous a stoppés un moment. Quand nous avons repris les répétitions, Roma a commencé à avoir mal aux mains, à développer de l’arthrose et c’est devenu compliqué pour elle de jouer. C’est Laurent qui a pris le relais avec son accord et nous avons enchainé parce que nous avions envie de repartir sur la route et des concerts étaient déjà prévus.
Avez-vous été surpris de l’accueil qui vous a été réservé ?
Franck (guitare) : Oui, notamment en Amérique Latine. Au Mexique, c’était du délire. C’était complet à Mexico, il y avait 1200 personnes au concert. Nous avons fait une séance de signature l’après-midi qui ne devait durer qu’une heure et finalement nous sommes restés trois heures tellement il y avait de monde. Des réactions assez touchantes et émouvantes, des gens qui te disent que la musique de Corpus Delicti les a aidés à traverser des moments difficiles de leur vie. C’est hyper touchant comme message.
Christophe (basse) : A la fin du concert à Mexico, une jeune femme m’a dit qu’elle était venue de Santiago du Chili pour nous voir. Je n’ai pas réalisé tout de suite que ça représentait quand même un voyage de six mille kilomètres !
L’envie de composer de nouveaux morceaux vous est-elle venue immédiatement ?
Christophe : Pas tout de suite. Nous avions essayé de composer pendant le Covid mais ce n’était pas le moment. C’est ensuite venu naturellement. Beaucoup de gens nous demandaient si nous allions faire des nouveaux morceaux. Ça a fini par nous trotter dans la tête et nous avons commencé d’ébaucher de nouveaux titres.
Sur le nouvel album « Liminal », vous avez su conserver votre identité sonore des années 90 mais avec un son plus moderne. Comment avez-vous fait ? Était-ce naturel ?
Franck : Quand nous avons repris nos trois albums pour la tournée, en travaillant les plans de guitare, j’ai analysé notre façon de composer qui était instinctive à l’époque. J’ai relevé les points importants, notre signature. Quand nous avons commencé de composer, je leur ai dit « on peut faire ça, il faut garder ce truc ». Après pour rejoindre ce que disait Christophe, ça n’est pas revenu tout de suite. Nous n’avions peut-être pas le bon morceau. Quand nous avons écrit « Chaos », nous avons senti que c’était le bon. Il est court, il est « in your face », il est accrocheur et il y a la signature de Corpus Delicti : la partie tribale de batterie, des guitares un peu tendues, la basse. Nous avons décidé de l’enregistrer et de le sortir en single. Il fallait un peu se mouiller et savoir comment les gens allaient recevoir ce nouveau titre. Nous avons ensuite fait « A Fairy Lie » qui est l’opposé de « Chaos », une balade avec du piano et une fin théâtrale. Nous avons eu de super retours aussi et nous nous sommes dit « va pour l’album » !
Vous autoproduisez vos disques. Pourquoi ?
Franck : Pour « Liminal », ce choix de l’autoproduction, c’est la volonté d’avoir le contrôle.
Christophe : C’est vraiment notre volonté. Nous sommes totalement indépendants. Nous avons notre propre label (Twilight Music), nous avons « quasiment » notre propre studio, nous avons notre local de répète, nous gérons notre stock et les ventes de disques, de merchandising, c’est DIY.
Franck : Le studio (Fats Studio), c’est top parce que nous ne comptons pas les heures. C’est un avantage et je suis bien équipé. Si nous avions fait mixer « Liminal » ailleurs, il aurait manqué la moitié des pistes. Nous avons complété la composition. Il fallait être sur place avec des guitares, des synthés, des trucs pour avoir des idées. C’est en mixant aussi que j’ai ajouté des ambiances, des textures. Nous avons passé deux mois de mixage quand même !
« Liminal » marque aussi l’intronisation de Fabrice qui a pris le relais de Laurent à la batterie. D’ailleurs, les deux batteurs jouent sur le disque. Comment avez-vous géré les différentes sessions ?
Franck : Laurent avait enregistré deux titres, « Chaos » et « Crash ». Nous nous sommes posé la question de les réenregistrer mais nous avons pris le parti de retourner dans le même studio d’enregistrement. Nous avons pu utiliser les mêmes setups. Nous nous sommes aperçus que ça passait très bien et nous ne les avons pas réenregistrés. Et c’est bien que Laurent figure aussi sur l’album.
Justement, Laurent trouvait que les parties de Roma étaient difficiles à reproduire. Est-ce que pour toi aussi, Fabrice, ça a été un challenge ?
Fabrice : Oui, le jeu de Roma est vraiment particulier, complexe et peu académique. Ce n’est pas quelque chose qui peut être décrypté facilement et que tout le monde jouerait à la première écoute. Elle fait des trucs un peu bizarres qui donnent une couleur singulière. J’ai pris le parti de ne pas écouter ce qu’avait fait Laurent en live et de me baser uniquement sur les albums. J’ai complètement repris les parties de Roma. Ça m’a pris du temps pour m’approprier son style.
Les singles ont été accompagnés de clips. Quelle a été votre ligne directrice, votre direction artistique ?
Sébastien : Ce que je trouve intéressant par rapport aux années 90, c’est que l’accès à l’image est plus facile. J’aime bien réfléchir à mettre en image des chansons et c’était beaucoup plus compliqué dans les années 90. Nous ne l’avions fait qu’une fois, avec les petits moyens de l’époque. Maintenant, c’est agréable de donner une identité visuelle aux morceaux qu’on choisit de sortir en singles. Pour « Chaos », nous avons travaillé avec mon fils, Elliot, qui nous accompagne pour tout ce qui est visuel depuis la reformation. Il a fait les photos et la pochette du live. Il a aussi travaillé sur celle du dernier album. Nous avions envie de créer un univers un peu étrange avec des créatures mi-hommes mi-robots, un concept un peu futuriste autour de ce titre-là. « A Fairy Lie », c’était un peu l’opposé, quelque chose de beaucoup plus épuré. « Chaos », « A Fairy Lie » et « Room 36 », les trois premiers clips qu’on a sortis ont été réalisés par Stéphane Leonardo, qui est un réalisateur et un ami avec lequel je travaille depuis des années. Nous aimons réfléchir à ce qu’on peut raconter une chanson et comment la mettre en image.
Dans le clip de « Room 36 », le personnage principal est joué par Jean-Luc Verna. Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur cette collaboration qui ne s’est pas limitée à cette vidéo ?
Sébastien : Nous ne voulions pas apparaître dans le clip. En tout cas, pas comme dans les clips précédents où on nous voyait en train de jouer. Le morceau raconte l’histoire d’un mec qui pète les plombs dans une chambre d’hôtel, tout ça. Je ne voulais pas le jouer moi. Nous avons pensé à Jean-Luc Verna parce que c’est un artiste niçois et Christophe le connaissait depuis l’époque où il était disquaire. Nous avons vu qu’il nous suivait sur les réseaux. Nous lui avons envoyé un message et il nous a répondu tout de suite, partant et très enthousiaste. Ça s’est fait naturellement. En ce qui concerne la pochette de « Liminal », en allant voir plus précisément son travail, nous sommes tombés amoureux d’un de ses dessins. C’était évident pour tout le monde.
Franck : Le titre de l’album était évident, la pochette était évidente.
Sébastien : Du coup, nous lui avons demandé d’utiliser ce dessin pour la pochette de « Liminal » et Jean-Luc était hyper partant. Comme il avait vendu le dessin à une collectionneuse, il a fallu obtenir l’accord de la collectionneuse et de la galerie qui détenait l’œuvre afin de l’utiliser. Ils nous l’ont donné. Ce n’était pas juste une participation dans le clip. C’est devenu une vraie collaboration.
En lui proposant de participer au concert du 30 mai au Stockfish à Nice, nous aurons eu plusieurs facettes de Jean-Luc Verna : le Verna acteur, le Verna artiste et le Verna chanteur. C’est chouette, il est hyper doué et a plein de talents différents.
Vous êtes allés deux fois en Amérique Latine. Vous revenez d’une tournée de sept dates en Grande Bretagne. Vous enchaînez les concerts en Belgique, Allemagne, Italie, Grèce, Portugal… Vous en donnez moins en France. Avez-vous l’impression que l’expression »nul n’est prophète en son pays » s’applique à Corpus Delicti ?
Franck : On peut même dire « nul n’est prophète dans sa ville » !
Sébastien : À chaque fois que nous avons joué à Nice, nous avons dû produire le concert nous-même. Bon, nous savons un où on met les pieds : nous connaissons les gens et les salles. La soirée du 30 mai au Stockfish représente un challenge parce que c’est une grande salle à remplir et c’est un certain investissement financier pour nous. Nous avons bon espoir. Nous savons que lorsque nous jouons ici, les gens suivent et il y a du public.
Plus généralement en France, nous avons moins de demandes qu’à l’étranger. Bon, là, nous allons jouer à Nantes, dans une super salle (Le Ferrailleur) et nous allons retourner à Lyon. A Paris, nous avons eu un super accueil et du monde à chaque fois. Souvent, les gens nous demandent : « Pourquoi vous ne jouez pas à Montpellier, à Strasbourg ? etc. » Nous aimerions y jouer mais il faut qu’on nous propose d’y aller.
Vos concerts rassemblent plusieurs générations. C’est assez marquant. Est-ce que ça vous a surpris aussi de voir des jeunes de vingt ans au premier rang ?
Franck : Même moins de vingt ans ! En fait, ce qui nous a surpris, c’est que dans plein de pays, que ce soit au Mexique, en Allemagne, en Hollande ou même en France, il y a des gens qui étaient fans durant les années 90, qui ont notre âge et qui viennent avec leurs enfants qui sont encore plus fans que leurs parents. En Pologne notamment, un public était super jeune. A Paris aussi.
Sébastien : J’étais curieux. Nous aimons bien aller parler aux gens après les concerts et justement, je leur posais la question : « comment nous avez-vous connu ? ». Ce qui revenait souvent : les playlists Spotify. Nous avions la chance de bien sortir dans les recherches de groupes des années quatre-vingt-dix. C’est comme ça qu’ils nous ont connus. Ça fait plaisir d’être écoutés par les nouvelles générations. Nous le voyons dans les statistiques. Soixante-dix pour cent des gens qui nous écoutent ont moins de trente ans. C’est vraiment une grosse partie de notre public.
Franck : Au concert de Parme, il y avait une jeune, qui chantait tous les morceaux. Du coup, nous l’avons fait monter sur scène et elle a chanté. Nous ne le savions pas mais c’était son anniversaire. Elle est partie avec un souvenir. Ça crée du lien et c’est une manière de dire merci.
Christophe : Il y a souvent des gens qui montent sur scène ! A Mexico, un gars était monté sur scène et tenait Seb dans ses bras, il ne voulait plus le lâcher. La sécurité est intervenue gentiment. Souvent, je me retourne et je vois qu’il est accompagné de gens sur scène, comme à Paris. C’est assez drôle.
Vous avez partagé la scène avec de nombreux groupes ces dernières années. Est-ce qu’il y en a qui vous ont marqués ? Est-ce que vous avez des disques de chevet actuellement, des artistes que vous aimeriez évoquer ?
Christophe : Le dernier groupe qui m’a mis les frissons, c’est Glitch de Marseille. Je suis vraiment fan et j’attends avec impatience leur album. On n’a jamais joué avec eux. Je les ai juste vus en concert. Nous avons eu la chance de jouer avec Peter Hook, c’est Dieu ! Et mon deuxième groupe préféré après Peter Hook, Cold Cave.
Franck : Je pense à The Chameleons, parce que nous avons joué avec eux, et c’est un groupe que j’adorais déjà à l’époque. C’est un peu grâce à eux que j’ai commencé la guitare. Trentemøller, le dernier album est fantastique. Je suis aussi fan des Viagra Boys.
Sébastien : Le groupe qui a été le plus important pour moi ces dernières années, c’est un groupe anglais qui s’appelle Hmltd. Ils ont sorti deux albums et je les ai découverts au festival Time Out en 2019. C’est vraiment un groupe novateur et intéressant. Il y a aussi Idles qui m’a influencé, au niveau du chant, même si ce n’est pas une évidence à l’écoute de notre album. Et Ditz, excellents sur scène.
Fabrice : Grâce à Chris, ces derniers temps j’aime bien Cold Cave. Il y a un groupe de black métal issu de la scène niçoise que j’adore qui s’appelle Aliore. J’écoute en boucle l’album des Autrichiens de Der Weg Einer Freiheit. C’est aussi du black.
Pour conclure, si vous pouviez vous adresser au groupe Corpus Delicti des années 90, qu’est-ce que vous auriez envie de leur dire aujourd’hui ?
Franck : Je leur dirais qu’ils ont bien travaillé, qu’ils ont laissé une belle trace derrière eux qui fait qu’aujourd’hui ça repart.
Sébastien : C’est vrai mais nous aurions quand même dû nous arrêter à un moment dans les années 90 pour souffler un peu. Nous étions tout le temps à fond. Nous avons enchaîné trois albums en quatre ans plus les tournées. C’était énorme en fait, quand on y réfléchit maintenant. Nous ne nous supportions plus à la fin. Nous aurions peut-être pu faire un break. Voilà, c’est peut-être ça que j’aurais à leur dire : « Calmez-vous un peu ».
Sylvain Falcou
Le 30/05/2026 au Stockfish – Nice (06).
📸 Corpus Delicti par Eliott Pietrapiana.
#NouvelleVagueZoom #CorpusDelicti










