Le salsero colombien Yuri Buenaventura, se fait découvrir en France grâce à sa reprise de « Ne me quitte pas » en 1996. Depuis, il mène sa barque avec allégresse. Interview.
Que révèle votre single « Aquí llegamos » ?
Pendant plus de 35 ans, j’ai expérimenté la musique cubaine : celle de Porto Rico, celle du Venezuela et beaucoup d’autres lieux. J’ai enregistré dans plusieurs pays donc mais jamais à New-York. La salsa s’est largement enrichie avec le jazz. À New-York, on y trouve les origines de cette musique. Cet album est une capture du son de New-York entre la rencontre avec les musiciens et les ingénieurs du son new-yorkais donnant une sonorité singulière, et la technologie et la production new-yorkaise, etc. J’ai profité des capacités technologiques de la ville. Je suis très heureux de cet album.
Vous étiez initialement étudiant à La Sorbonne à Paris. Quelles étaient vos aspirations en choisissant des études de sciences économiques ?
En Colombie, je viens d’une ville où il y avait des pêcheurs artisans. À l’époque, ils volaient de l’argent dans la caisse coopérative des pêcheurs. Il faut étudier les sciences économiques pour protéger les gens, ceux les plus démunis, donc je suis venu étudier les sciences économiques. Je me suis retrouvé à jouer dans le métro, dans la rue. Au fur et à mesure, j’ai pris un amour pour la musique et je me suis incliné pour la musique jusqu’au moment où j’ai enregistré mon premier album « Herencia Africana » (1998) où il y avait « Ne me quitte pas » (reprise de la chanson de Jacques Brel) permettant à la salsa de rentrer dans l’industrie musicale française.
Vous êtes ensuite parti en Colombie pour soutenir l’industrie musicale locale. Quelles contributions avez-vous apportées exactement ?
J’ai créé ma fondation en Colombie, pour lequel j’ai apporté un soutien aux artistes émergents en collaboration avec la SACEM (Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique) qui est venue donner des formations juridiques en droit d’auteur pour que les droits d’auteur français rayonnent en Amérique Latine. Ainsi, il y a eu 120 orchestres produits ainsi que des auteurs et des compositeurs formés.
Dans votre musique, notamment la salsa, la mélodie et le rythme sont essentiels. Quelle est votre priorité lors de la création de vos morceaux ?
C’est comme un être humain, et se demander comment séparer le système sanguin du muscle. Pour moi, il est impossible de les séparer. Bien que la salsa soit une musique rythmée, avec un patrimoine africain, elle ne peut se passer du lyrisme européen. Les espagnols ont participé à la construction de l’Amérique dans la période de la colonisation. Ils sont arrivés avec leur ligne mélodique, leurs harmonies. On ne peut enlever dans la musique toutes ces influences. La mélodie est impossible à séparer du rythme et vice-versa.
Les tendances musicales actuelles en France sont plutôt tournées vers les musiques urbaines, comme le montrent les chiffres. Écoutez-vous ce genre de musique ? Quelle est votre opinion à ce sujet ?
Nous pouvons observer certains points communs dans le sentiment d’exclusion entre la salsa et le rap : la salsa, née dans un contexte rural, a évolué vers un environnement urbain, tandis que le rap émerge des banlieues pour devenir un phénomène de culture urbaine. La salsa est profondément enracinée dans les réalités du monde rural, puis a migré vers les villes, symbolisant le passage d’un monde à un autre. En parallèle, le rap, né dans les banlieues urbaines, reflète un profond sentiment de marginalité. Ces jeunes artistes, souvent sans formation musicale classique, utilisent des outils modernes comme les samplers, les boîtes à rythmes et la programmation assistée par l’intelligence artificielle pour exprimer leur mal-être social à travers des textes improvisés. Cependant, le rap, qui était à l’origine un véhicule pour exprimer ce mal-être, est devenu une proie de l’industrie musicale. De nos jours, les musiques urbaines, en particulier le rap, sont souvent au service des discours promus par l’industrie de la musique. Ce phénomène transforme le rap, qui était un cri de révolte et une critique sociale, en une forme de musique plus conformiste, recyclant les valeurs d’origine du genre en un produit standardisé. Autrefois, des artistes comme MC Solaar ou IAM utilisaient le rap pour revendiquer et dénoncer les réalités des banlieues. Aujourd’hui, le rap est devenu moins contestataire, davantage intégré au marché du disque, et sa fonction critique est souvent diluée dans une « soupe » commerciale qui recycle les valeurs du genre pour des fins lucratives.
Y a-t-il un artiste français vivant avec lequel vous aimeriez vraiment travailler ?
Benjamin Biolay. Il a tout l’héritage de l’univers gainsbourien du son, et cette capacité à produire de la musique du monde entier, à la décodifier pour l’adapter à une audience, à une oreille française. Le travail réalisé avec Henri Salvador était fantastique. Je rêve de faire un projet avec lui pour pouvoir rendre la salsa plus accessible à la sensibilité et au lyrisme français.
Vous avez un jour exprimé l’idée que l’argent ne devait pas salir la musique. Vous en souvenez-vous ?
L’argent ne devrait pas salir l’humain. Nous avons atteint un stade où la spéculation cause la destruction de la planète, et où les grandes guerres sont déclenchées pour s’emparer des ressources minérales des pays. Les artistes doivent essayer de garder cet « arôme d’art » et cette bénédiction que nous donnent le ciel. L’argent ne doit pas salir l’esprit et la raison pour lesquels les artistes font de la musique et des concerts. La musique doit rester honnête.
Clémentine Nacache
Le 04/04/2025 au Théâtre Lino Ventura – Nice (06) et le 05/04/2025 au 6Mic – Aix-en-Provence (13).
Photo : Felipe Barbosa.










