JEAN-MICHEL JARRE

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Alors qu’il vient de sortir un nouvel album immersif, « Oxymore », accompagné de son métavers Oxyville, Jean-Michel Jarre, pionnier incontournable de la musique électronique française, devient également parrain du nouveau MIDEM (Marché International du Disque et de l’Édition Musicale), désormais renommé MID3M+. Il partage avec nous les nouveaux buts à atteindre pour ce congrès, entre la promotion de la musique de niche et le rôle des avancées technologiques.

Comment avez-vous été choisi comme parrain pour le MID3M+ ?

En fait, David Lisnard, le Maire de Cannes, m’a contacté en me disant « Voilà, j’ai décidé de reprendre la marque du Midem » et est-ce que j’accepterais d’en être le parrain puisque le MIDEM est maintenant le MID3M+ avec la volonté de pouvoir justement imprimer dès le départ une image d’innovation, notamment liée au son, et liée à la musique, bien sûr. Et j’ai tout de suite accepté pour plusieurs raisons : d’abord parce que je trouve que le Midem est une marque qui est connue dans le monde entier, qui est finalement un peu tombée en désuétude, d’une certaine manière, ou qui n’a pas su s’adapter à l’évolution de la musique dans les 20 ou 25 dernières années. Donc, ça a été un peu vidé de son contenu, mais en même temps, aujourd’hui, après le Covid, on s’aperçoit que dans ce moment de disruption sur le plan technologique et sur le plan même de la manière dont on consomme, au bon sens du terme, la musique, le cinéma, etc., on voit bien que les choses changent et qu’avec l’émergence des mondes immersifs, du métavers, de la VR, etc., on s’aperçoit finalement, quand on parle des mondes immersifs, que tout le monde a en tête des univers visuels, mais que très peu se préoccupent du son et de la musique, alors que, pour l’être humain, le champ visuel c’est 140 degrés, le champ auditif, c’est 360 degrés. Et donc, pour nous, le premier des sens qui est sensible à l’immersion, c’est l’ouïe, ce sont les oreilles. Et je pense que c’est très important qu’une manifestation comme le Midem puisse justement célébrer ce savoir-faire que nous avons en France, historiquement avec le Groupe de Recherche Musicale, Pierre Schaeffer et Pierre Henry qui ont été les pionniers à qui je rends hommage par rapport à « Oxymore ». Également l’IRCAM, et puis toutes ces start-ups aussi sur le plan de l’immersion qui sont parmi les plus pointues du monde. Il y a donc une possibilité, justement, grâce à des manifestations comme le Midem, de pouvoir participer à la souveraineté numérique de demain, du Web 3.0 en particulier, grâce à ce savoir-faire qu’on a. Et dans un pays qui est plus de littérature et de cinéma, traditionnellement, on a besoin de manifestations comme le Midem. C’est pour ça que je suis très heureux de pouvoir le parrainer et d’en faire l’ouverture avec, en plus, trois concerts qui sont complètement tournés vers la technologie, vers l’innovation.

Pour vos deux derniers albums, « Amazônia » (2021) et « Oxymore » (2022), vous semblez avoir opté pour une méthode de composition qui est assez différente de celle utilisée pour les précédents, avec énormément de superpositions de sons et de textures. Vous laissez un peu de côté les mélodies traditionnelles que vous faites habituellement. Techniquement. comment est-ce que vous approchez ce type de composition ? Est-ce que vous utilisez, d’ailleurs, peut-être plus d’ordinateurs que d’habitude ?

Alors oui et non. Si on parle d’ « Oxymore », je suis parti de l’idée que depuis des siècles, notre relation à la musique est une relation frontale. C’est-à-dire que quand on compose pour l’orchestre, on visualise l’orchestre en face de soi, alors qu’en studio, on a les haut-parleurs en face de soi. En concert, on a la sono en face de soi, et finalement ce rapport en 2D, en frontal, avec la musique. Or, la stéréo n’existe pas dans la nature. Quand on se parle, on se parle en mono. Un oiseau qui chante chante en mono. En fait, c’est l’environnement autour de nous et nos oreilles qui créent la perspective en audio. Paradoxalement, avec la technologie d’aujourd’hui, on peut revenir pour la première fois à concevoir la musique, comme on conçoit tout simplement le son dans la vie quotidienne, c’est-à-dire ne pas être *devant* la musique mais être *dans* la musique. Et ce qu’il y a de particulier avec « Oxymore », c’est le fait de composer dès le départ en 360, c’est-à-dire le fait de se dire « Je ne vais pas concevoir mon orchestration, mon arrangement en face de moi, mais en fait autour de moi. » C’est en plaçant les sons un peu comme des objets autour de soi, en se disant « Ben tiens, ce son-là, j’ai envie de l’avoir ici, derrière moi, à gauche, et puis de le faire voyager devant moi à droite. » Évidemment, ça, c’est une manière totalement différente de composer. C’est-à-dire que, d’un seul coup, chaque son a son espace vital, c’est un changement total. Et j’ai donc exploré, je dirais, sans référence, puisque ça n’a pas vraiment été fait avant, avec un résultat qui, je pense, est assez convaincant. Je veux démocratiser cela de deux manières, parce que finalement, au bout du compte, la technologie, on s’en fout. Ce qui compte, c’est le résultat, c’est l’émotion et l’émotion qu’on partage avec le public. En premier avec le live, avec des dispositifs, du public et puis en même temps pouvoir aussi faire partager au public, avec un casque standard et son smartphone ou son laptop, en téléchargeant – bien entendu, l’album est disponible en stéréo – mais en téléchargeant la version binaurale. C’est-à-dire ce qu’on voit autour de nous ici, mais ramené au casque, soit avoir l’immersion et la sensation d’immersion au casque, de 360°, comme ce qu’on connaît depuis longtemps dans le cinéma avec le Dolby Atmos, par exemple avec « Avatar ». On est déjà habitué à être immergé par le son, mais par rapport à la musique, ce n’était pas encore quelque chose qui s’était fait, et donc je suis heureux de le présenter en live.

L’avancée de l’IA dans la composition musicale, est-ce que vous voyez ça plutôt comme un danger déshumanisant ou plutôt un progrès salutaire ?

Alors, la technologie a toujours dicté les styles et pas l’inverse. C’est parce qu’on a inventé le violon, que Vivaldi a fait la musique qu’il a faite. Parce qu’on a inventé le synthé, que des gens comme moi ou d’autres sont là, donc la technologie est neutre, ça dépend de ce qu’on en fait. Et pour moi, l’IA n’est pas nécessairement un danger si elle est bien utilisée, c’est-à-dire qu’à chaque fois, et de plus en plus, à mesure que la technologie se sophistique, on a besoin de réfléchir à des régulations. Il y a un code éthique qu’il va falloir créer, inventer rapidement vis-à-vis de l’intelligence artificielle: jusqu’où on met le curseur, et puis aussi tous les problèmes de propriété intellectuelle qui vont se poser.

Est-ce que la création d’Oxyville signifie que vous comptez abandonner les concerts en live pour vous concentrer sur le virtuel ?

Alors, pas du tout. Pour moi, la VR est un mode d’expression en soi comme le cinéma l’a été aux débuts du théâtre, où les gens de théâtre disaient « Mais ces gens qui s’agitent sur une toile blanche, c’est pas des vrais acteurs, un véritable acteur, c’est un acteur sur scène avec son public. » On s’est aperçu que non seulement le cinéma est devenu un art majeur, et non seulement il n’a pas affaibli le théâtre, mais il l’a renforcé comme la télé a renforcé le cinéma. Donc, il faut considérer aujourd’hui la réalité virtuelle comme un mode d’expression qui vient renforcer le spectacle vivant et pas l’inverse. Et pour moi, ce qui m’intéresse, c’est de faire aussi bien des concerts live comme ici, mais aussi, en même temps, qu’ils soient hybrides et que je puisse aussi être en direct dans le métavers. En VR, on touche un autre public, qui se retrouve côte-à-côte avec des gens qui sont physiquement à Shanghaï, à Rio, à Berlin, à Londres ou à Cannes. Et donc ça, c’est quelque chose de tout à fait nouveau et qui permet aussi, à moindre frais, d’imaginer des scénographies, des graphismes, des visuels tout à fait nouveaux, et c’est une chance pour les jeunes artistes.

De tous les concerts spectaculaires que vous avez donné, si vous pouviez en revivre un, ce serait lequel ?

C’est compliqué parce que ce n’est pas nécessairement ce que je souhaiterais de les revivre. S’il y a un concert que je retiens, ce serait sans doute celui que j’ai fait dans ma ville natale à Lyon pour la venue du pape Jean-Paul II [le 5 Octobre 1986 – ndlr.]. La scène était exactement sur la place du marché où j’allais avec ma grand-mère, et effectivement, il y avait un télescopage à la fois de Madeleine de Proust et un côté spirituel qui m’a beaucoup, beaucoup impressionné.

Entre 2017 et 2022, vous avez sorti plus de 200 habillages sonores créés pour France Info et on en sait finalement très peu sur eux. Est-ce qu’ils ont été composés sur plusieurs époques ou est-ce qu’ils datent de la période qui précède leur sortie ?

J’ai toujours été très intéressé par le rapport entre la musique et les news. J’ai vraiment abordé ce projet comme une musique de film de l’info. Avec l’info qui est un animal très particulier puisque vivant, progressant, bougeant en permanence. Toutes ces différentes séquences musicales, je les ai finalement conçues progressivement, un peu comme les collections d’été et les collections d’hiver, en gardant l’ADN des thèmes de départ, mais en le faisant évoluer au fil du temps.

Que peut-on faire, d’après vous, pour promouvoir la scène électronique expérimentale et peut-être relancer son inclusion auprès du public ?

Eh bien, je pense que, justement, on est au cœur du sujet. Je pense que des manifestations comme celle du MIDEM ne sont pas neutres. Elles peuvent vraiment aider les labels indépendants, les artistes, avec le fait que si on commence à réfléchir, à les relier avec le métavers, avec le virtuel, on peut démocratiser des outils de réalisation, de production, avec des artistes qui démarrent. Ainsi, ils touchent un public qu’ils ne pourraient pas toucher autrement. Il y a vraiment de grosses possibilités pour tous les artistes indépendants qui essayent de défricher et d’explorer. Je pense qu’on est vraiment dans une période où on a la possibilité pour des artistes qui sont un peu out-of-the-box, de pouvoir leur donner les moyens de s’exprimer. Et c’est vraiment ce pourquoi je me bats, en tout cas.

De la même façon que le positionnement d’Arte par rapport aux grandes chaînes de télé qui décident délibérément de promouvoir la culture, malgré une plus faible audience, est-ce que vous pensez qu’un pôle culturel qui vise à promouvoir uniquement la musique dite alternative serait possible et potentiellement viable ?

Alors, tout à fait. Le problème qu’on a, en France, c’est qu’on est historiquement un pays de cinéma et de littérature, et pas vraiment de musique. Le CNC a été créé en 1946, le CNM en 2020. 75 ans d’écart, ça veut tout dire. En même temps, on voit le service public qui, quand même, suit une ligne éditoriale toute confondue – je ne parle pas seulement de France Inter – qui est quand même assez audacieuse, assez tournée vers l’expérimentation. On ne rendra jamais assez hommage au service public et à son côté défricheur sur le plan de l’innovation sonore. Donc oui peut avoir bon espoir. Puis encore une fois, toutes les technologies de VR, de XR vont permettre à moindre frais de pouvoir communiquer avec des publics dans le monde entier. Il faut simplement arriver à démocratiser les outils. Il faut qu’il y ait une volonté politique en France et je pense qu’elle peut exister, afin de participer à la souveraineté de demain. Parce que le problème c’est qu’on a trop eu tendance en France, en particulier en Europe, à séparer la production des outils de diffusion, et à les laisser aux mains des Américains. Aujourd’hui, il y a une opportunité pour essayer d’avoir un contrôle sur les outils de diffusion. Je ne parle même pas de distribution mais de diffusion. Parce que c’est ça le problème, le fait de pouvoir arriver à se faire diffuser et à diffuser les œuvres qui existent. Nous avons une manière de s’exprimer sur le plan du son, en particulier sur le plan musical, mais il faut que nous ayons une maîtrise, nous, franco-européens, des outils de diffusion. C’est capital, sinon, on va devenir, comme je l’ai dit souvent, les Aztèques de Cortés. on va se faire acheter encore plus par de la verroterie audio bon marché. Mais je pense qu’on a tous les moyens en France pour le faire.

Christopher Mathieu

www.jeanmicheljarre.com

Crédit photo : François Rousseau

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