Abd Al Malik fête les 20 ans de « Gibraltar », l’album de la liberté d’être l’artiste qu’il est aujourd’hui. Pour l’occasion, il part en tournée pour célébrer ce disque mais aussi partager avec son public ses constats, ses peurs et ses espoirs.
Es tu toujours, comme tu l’as dit dans une interview il y pas mal d’années, ambitieusement romantique ?
Plus que jamais, oui.
Qu’est ce qui fait qu’aujourd’hui encore, malgré une actualité de plus en plus difficile, tu arrives à tenir dans ce combat ?
Justement parce que les choses sont de plus en plus difficiles. D’une certaine manière être ambitieusement romantique, dans tous les sens du terme, c’est aussi une forme de résistance, c’est le fait de se dire que l’on continue à se battre pour rester des êtres humains. C’est vital plus que jamais, d’avancer tous ensemble en respectant nos singularités.
C’est en partie grâce à ton grand frère Bilal, qui a flingué ton journal intime et qui a découvert tes textes que tu te retrouves là où tu en es aujourd’hui. J’imagine que tu l’as remercié pour cela et que ça reste un souvenir émouvant ?
Bilal, c’est mon compositeur attitré. Nous sommes toujours ensemble, nous travaillons tout le temps ensemble. Nous nous appelons tout le temps, mais c’est vrai que je ne le remercierai jamais assez, parce que finalement ça part de quelque chose d’intrusif, de grand frère. Et ça se termine par une belle collaboration qui dure et qui est riche. Alors oui, je le remercie là avec toi, et de manière générale, c’est quelqu’un d’important pour moi.
Tu as longtemps vécu dans une cité Strasbourgeoise, rapidement confronté à la mort de jeunes de cité, principalement d’overdose, comment surmonte-t-on ce genre d’épreuve lorsqu’on est si jeune ?
Je ne sais pas si on réfléchit vraiment. La première des épreuves a été la séparation de mes parents, d’avoir vécu avec mes deux parents et de me retrouver avec ma mère seule, mes frères, ça a déjà été un choc. Après le contexte était difficile, mais je pense que c’est à posteriori qu’on se rend compte à la fois de la chance et de la résilience que cela apporte. C’était juste ma vie finalement. La première des chances que j’ai eu, c’est d’avoir une mère forte.
Indirectement cette situation t’a fait mûrir plus humainement et artistiquement. Tu aurais pu sombrer dans la délinquance et te faire happer par une autre vie.
Oui, complètement. Et c’est pas comme si nous n’avions pas flirté avec tout cela de manière dangereuse. De fait, il y a une maturité qui s’est mise en place, mais il y a surtout une passion qui s’est mise en place très vite. Et c’est cette passion qui à permis de faire fructifier cette maturité, car elle aurait pu se perdre si elle n’avait pas été utilisée à bon escient. Il y a eu la musique, la littérature, qui m’ont permis de devenir qui je suis aujourd’hui.
Nous allons parcourir rapidement ta discographie, et j’aimerais que tu me dises quelques mots sur chacun de tes albums en commençant par “Le face à face des cœurs”, (2004) ton premier album solo.
C’est un album qui est né d’une tristesse. J’avais fait plusieurs albums avec mon groupe, et je n’assumais pas de le faire seul, alors j’ai dit à Bilal et aux autres, “ok je me mets seul sur la pochette mais on le fait ensemble”. Ça a été comme une naissance, un album de la maturité comme on dit souvent bien que c’était mon premier album solo.
2006, “Gibraltar”, l’album qui te révèle au grand public ?
Je dirais plutôt l’album de la liberté, à partir de là, j’ai pu être pleinement moi en tant qu’artiste.
2008, l’album “Dante”, un voyage initiatique entre la vie, la mort et l’amour ?
Exactement, je n’en dirais pas plus. Je ne ferais pas mieux.
2010, “Château rouge”, une poésie et une interprétation différente, avec entre autre le titre “Mon amour” en duo avec ta femme Wallen. Quel est le secret de le longévité du couple et de l’amour ?
Ah, c’est quelque chose ça, c’est vrai. En novembre, nous fêterons nos 26 ans de mariage. La longévité, je pense que c’est le fait de respecter l’autre comme un individu à part entière. Ne pas voir l’autre comme un prolongement de nous même, mais comme quelqu’un qui a sa spécificité, la singularité, ses émotions propres.
Cela a été une évidence de collaborer ensemble artistiquement ?
Oui, car avant d’être en couple déjà on admirait l’un l’autre artistiquement, d’où l’envie logique de vouloir collaborer ensemble à un moment donné.
2015, l’album “Scarifications”, quelles sont tes traces indélébiles ? J’imagine que c’est un peu la question qui se cache derrière ce nom.
Oui, c’est un peu le message. Je dirais que, même si ça paraît un peu futile, l’amour dans tous les sens du terme, l’Amour avec un grand A.
2019, “Le jeune noir à l’épée”, un mousquetaire noir, chevalier des Arts et des lettres, tes armes sont les mots finalement ?
Complètement, pour moi les mots permettent d’exprimer notre monde intérieur, mais aussi de pouvoir comprendre la complexité du monde et savoir y répondre. Et comme je suis un non violent total, les mots deviennent des armes fortes et suffisantes pour moi.
C’est sûrement aussi parce que tu as été confronté très jeune à la violence et que tu l’as rejeté que tu es devenu le non violent que tu es aujourd’hui.
Oui, cette violence a été un profond traumatisme. Et pour moi la violence n’est pas une vue de l’esprit, ni un film au cinéma, c’est quelque chose de tristement réel.
2026, “Furcy Héritage”, dernier album en date, qui accompagne le film “Furcy né libre”, qui parle d’esclavage, et plus précisément de l’histoire vraie de Furcy, esclave libre dès sa naissance car sa mère avait été affranchie. Un film poignant sur le Code Noir, texte de loi abrogé seulement il y a quelques mois après 4 heures de débat alors que cela aurait du être une simple formalité 178 ans après l’abolition de l’esclavage.
C’était déjà aberrant que ce texte ne soit toujours pas abrogé au moment où je faisais le film. Quand je me suis rendu compte de ça j’ai décidé d’écrire une lettre à la Présidente de l’Assemblée Nationale pour alerter. J’ai aussi rencontré des députés qui se battaient pour cette abrogation, donc le film, la lettre et leur combat ont fait que finalement nous avons eu gain de cause. Nous avons tous une responsabilité en tant qu’artiste mais aussi comme simple citoyen vis à vis des autres. Humblement, ce que nous avons fait à prit du sens et a fait bouger les choses.
Comment redonner confiance en une certaine humanité alors que des extrêmes se servent de certains faits de médias d’une minorité finalement, pour semer le doute dans la tête des gens ?
Je vais te répondre une chose assez simple. Il faut pour moi revenir à nos valeurs et à nos principes, revenir au fait que nous sommes des français. Être français, c’est le refus de toute forme d’asservissement. Être français, ça veut dire comprendre la notion d’universel. Être français ça veut dire reconnaître que chaque peuple a des cadavres dans son histoire, mais les grands peuples sont capables de se réinventer, de revivifier leur esprit, et je pense que nous français, c’est ce que nous sommes.
Que dirais tu à certains jeunes né en France, mais d’origines diverses, qui ne se revendiquent pas français et pour certains vont même jusqu’à dénigrer la France.
Je pense qu’il y a déjà beaucoup de confusion chez ces gens là. Lorsque je parle avec des jeunes qui ne se revendiquent pas français alors qu’ils sont nés en France je les fait réagir et ils finissent par comprendre certaines choses. Le fait d’être amenés parfois à nos racines sur des faits spécifiques nous empêche de savoir qui nous sommes vraiment et pas comment nous sommes perçus.
Une tournée anniversaire de « Gibraltar », qu’est ce que cela te fait de fêter déjà les 20 ans de cet album ?
Ça donne un peu le vertige. Quand on voit d’où je viens, d’une cité de la banlieue de Strasbourg, le parcours que j’ai pu faire, et en même temps que je vois que les problématiques que je traitais dans “Gibraltar”, l’exil, l’identité, ces débats de fond n’ont pas bougés tant que ça finalement. Et c’est en faisant ce constat que je me dis qu’il est important de continuer d’en parler, de défendre notre identité française, nos valeurs, tout ce que je défendais dans cet album. Avec cet anniversaire je vois tout ce que j’ai fait mais aussi ce qu’il reste à faire.
Quels sont tes projets après cette tournée ?
Nous avons encore une cinquantaine de dates pour célébrer cet album, en gardant conscience que nous serons dans une configuration particulière car en pleine période électorale. Cet album est pour moi un outil de réconciliation, pour avancer tous ensemble et se dire qu’être français ce n’est pas juste une couleur de peau, un sexe ou une religion. C’est le fait de partager des valeurs, et la musique permet de faire ce lien. Je continue d’écrire pour le cinéma et j’ai un projet qui se met en place en ce moment.
Franck Inizan
Le 11/10/10 à Paloma – Nîmes (30), le 16/10/2026 au Théâtre de l’Esplanade – Draguignan (83), le 17/10/2026 au 6Mic – Aix-en-Provence (13), le 30/03/2027 à Anthéa – Antibes (06) et le 09/04/2027 au Carré – Sainte-Maxime (83).
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📸 Abd Al Malik par Fabien Costes.
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