Bad Bunny n’est plus seulement une star de la musique latino-américaine : il est devenu le porte-voix d’une génération et de Porto Rico. Entre révolution musicale, esthétique assumée et engagement politique, retour sur l’ascension d’un artiste qui redéfinit les codes.
Porto Rico – Années 1990-2000
1994, la famille de Benito Antonio Martinez l’ignore encore, mais elle s’apprête à donner naissance à une future star mondiale, porte-étendard de la petite île américaine. Très jeune, le futur Bad Bunny délaisse son ballon de football pour se passionner pour la musique. A la maison, il grandit au son de la salsa, du merengue et des balades qu’écoute sa mère. Rapidement, il tend aussi l’oreille vers des artistes comme Daddy Yankee (avec lequel il collaborera des années plus tard) ou Hector Lavoe, omniprésents sur les ondes radios locales. Fasciné par cet univers, il commence à écrire et interpréter ses propres morceaux. En 2016, alors qu’il travaille encore dans un supermarché, il est repéré par DJ Luian grâce à son titre « Diles », publié sur Soundcloud. Peu après, son autre titre « Soy Peor » le propulse au 22ème rang du classement Hot Latin Songs publié par Billboard. La machine Bad Bunny est alors lancée.
Le temps des collaborations
Grâce à un système de collaborations particulièrement efficace, aux côtés d’artistes déjà installés, Bad Bunny prépare progressivement sa place au sommet. Dès 2016, DJ Luian lui permet de signer chez le label Hear This Music et de publier un remix de « Diles » réunissant Ozuna, Farruko, Arcángel et Ñengo Flow, figures majeures du rap latino. Même s’il n’est qu’un membre parmi d’autres du collectif, Bad Bunny commence déjà à bousculer les codes. En 2018, sa collaboration avec Drake sur « Mia » marque un tournant historique dans la pop internationale. Le morceau symbolise l’ouverture du marché américain vers la reconnaissance de la musique hispanique, Drake chantant d’ailleurs en espagnol. Plus importante que toute autre, sa collaboration avec J.Balvin, icône du reggaeton, est décisive. Les deux artistes, déjà réunis sur le tube « I like it » de Cardi B, signent en 2019 « Oasis », révélant une alchimie parfaite. Malgré des styles presque opposés, ils parviennent à redéfinir le genre : la fluidité pop et dansante de Balvin contraste avec l’attitude plus sombre et nonchalante de Bad Bunny, notamment sur « Si Tu Novio Te Deja Sola ». Le chemin vers son succès solo est désormais tracé.
La musique latino-américaine selon Bad Bunny
Au fil de ses albums, l’artiste n’a cessé de jouer avec les codes musicaux, mêlant reggaeton et trap latino à des influences variées : merengue, électro ou encore indie pop. Dès « X100pre », l’artiste introduit dans le reggaeton une mélancolie diffuse que l’on ressent particulièrement dans « Otra Noche en Miami » évoquant la solitude et le vide existentiel, des thèmes fort éloignés de l’imaginaire festif traditionnel du genre. Toutefois, c’est avec « YHLQMDLG » – acronyme de « je fais ce que je veux » en espagnol – qu’il affirme sa volonté de renouveler le reggaeton. Il y explore toutes les possibilités sonores qu’offre le genre en y intégrant des influences pop et rock. Cette recherche artistique atteint son aboutissement avec « Un Verano Sin Ti ». Véritable kaléidoscope musical, l’opus mélange reggaeton, pop, indie et sonorités latines dans des interprétations très personnelles. On y retrouve par exemple des influences de Bossa Nova sur « No Soy Celoso » ou encore un mélange de dembow sur « Titì Me Preguntó ». Un choix d’autant plus cohérent qu’une partie du projet a été enregistrée en République Dominicaine. Des prises de risques artistiques qui lui valent le Grammy Award du meilleur album de musique urbaine, mais surtout, « Un Verano Sin Ti » devient le premier album entièrement espagnol nommé dans la catégorie « Album of the Year ».
Un artiste affirmé plutôt qu’une machine à hits
Malgré sa renommée mondiale, Bad Bunny refuse d’être réduit au rôle de « simple machine à hits ». Après le succès mondial de « Un Verano Sin Ti », l’artiste revient à ses racines dans « Nadie Sabe Lo Que Va a Pasar Mañana ». Basses lourdes, productions minimalistes, atmosphère plus sombre : l’artiste retourne vers la trap et le rap pour affermir son identité musicale. Avec « debí Tirar Más Fotos », probablement son projet le plus intime, Bad Bunny déclare fièrement son amour pour Porto Rico. Refusant la redondance, l’artiste s’éloigne du hip-hop traditionnel pour intégrer davantage son histoire culturelle et locale à sa musique. Là où « Un Verano Sin ti » ouvrait le reggaeton vers une pop mondialisée, ce nouvel opus puise dans la salsa, la plena – style musical portoricain – et rythmes folkloriques de l’île créant ainsi une œuvre profondément identitaire, presque conçue comme un hymne pour les portoricains.
Une redéfinition des codes musicaux… et esthétiques
Au-delà de sa musique, Bad Bunny a largement contribué à transformer les codes esthétiques du reggaeton, longtemps dominé par une image viriliste. L’artiste brouille volontairement les frontières de genre : vernis à ongles, vêtements androgynes, tenue haute couture…En 2023, lors du Met Gala consacré à Karl Lagarfeld, il apparaît dans un dos nu blanc et une longue traîne signés Jacquemus. Une manière d’assumer une masculinité plus fluide, plus vulnérable.Cette année encore, son passage au Met Gala a impacté les esprits. Grimé en version vieillie de lui-même – cheveux grisonnant, visage ridé, canne à la main – il construit une figure théâtrale du temps qui passe, comme un pied de nez à une industrie obnubilée par la jeunesse. Loin d’être anecdotiques ou de relever d’une simple volonté de provocation, ses choix esthétiques participent pleinement de sa démarche artistique globale de déconstruction des normes.
La musique comme porte-voix de Porto Rico
Si l’œuvre de Bad Bunny participe à une redéfinition des codes musicaux, elle est aussi profondément engagée pour Porto Rico. Chez lui, la musique devient un espace de récit politique et social où son île devient sujet central. Il y dénonce les inégalités, la gentrification, ou le manque de reconnaissance politique de Porto Rico par les Etats Unis. Rappelons que l’île reste un territoire des États-Unis non incorporé : les Portoricains possèdent la nationalité américaine mais ne peuvent ni élire le président ni voter au Congrès. Un engagement fort qui apparaît dans des titres comme « El Apagón », morceau accompagné d’un mini-documentaire dénonçant les coupures d’électricité récurrentes et certains mécanismes économiques qui fragilisent l’île. Cette dimension politique dépasse même le cadre musical. Lors du dernier Super Bowl, dans un contexte marqué par les débats sur l’immigration et les politiques ultra protectionnistes de Donald Trump, l’artiste participe à une performance historique entièrement en espagnol – une première lors du half time show. A travers une scénographie inspirée de Porto Rico, la présence d’artistes latinos comme Ricky Martin ou encore le message « Together we are America », l’artiste transforme la scène en véritable manifeste culturel et politique. Plus récemment, lors des Grammy Awards, l’artiste a également affiché son opposition aux politiques migratoires américaines avec le slogan « ICE out » poursuivant son engagement en faveur des communautés latino-américaines et de Porto Rico.
Du Tiny Desk Concert au Vélodrome
L’actualité récente de Bad Bunny reflète parfaitement la double dimension de son art, entre intimité et gigantisme. Son passage au Tiny Desk Concert de NPR Music s’inscrit dans cette logique. Ce format, très respecté dans l’industrie musicale, met les artistes à nu, dans un cadre minimaliste, sans artifice ni production spectaculaire. Un exercice rondement mené par l’artiste qui y livre une prestation sobre et intime, centrée sur sa voix, ses textes et ses musiciens. Un contraste saisissant avec sa tournée mondiale actuelle notamment pensée pour les stades et arenas. Côté France, il se produira notamment à l’Orange Vélodrome. Plus qu’un simple concert, le show s’annonce comme un véritable récit scénique : celui de Porto Rico, celui de son évolution artistique, celui de son engagement. L’occasion pour l’artiste d’affirmer une fois encore son credo : « Yo hago lo que me da la gana » (traduction : Je fais ce que je veux).
Marie-Ange Galangau
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