Découvrez le compte rendu du festival Sophia Live Music 2026
Le 25/09/2026 au Resort Mercure – Sophia Antipolis (06).
Bien avant bien avant la Silicon Valley, bien avant que Stanford éclipse l’aura d’Havard avec ses icones de la tech et ses capitaines d’industrie américains partant à la conquête numérique du monde, Pierre Laffitte, directeur de l’école des Mines publie, en 1960 dans “Le Monde”, une tribune pour mettre en avant idée assez révolutionnaire pour l’époque : décentraliser la « matière grise » parisienne et créer une sorte de « Quartier latin aux champs ».
Ainsi est née Sophia Antipolis, aujourd’hui la technopole compte 2500 entreprises et plus de 40000 salariés et c’est un des grands clusters technologiques européens. Symbole de l’excellence ingénieuriale et entrepreneuriale, parcourir cet univers foisonnant ouvert sur le monde évoque en nous une ville américaine avec ses grandes avenues verdoyantes parcourues par les berlines cossues des ingénieurs installés et arpentées à pied par de jeunes adultes cosmopolites chez lesquels on se plaît à projeter des talents qui feront le monde de demain.
Aussi bouillonnant intellectuellement soit-il, cet univers clinique mêlant nature et sciences appliquées manque de toute évidence d’un tissu social créateur d’âme et de culture. Partant de ce constat trivial, quoi de mieux que la musique live pour créer du lien ? Si les musiques actuelles ne sont pas la forme artistique la plus institutionnelle, c’est celle qui est le plus à même d’ouvrir les corps et les âmes à la rencontre et la découverte mutuelle. C’est sur ce terreau fertile qu’est né le Sophia Live Music il y a 10 ans.
Bien que mon addiction pathologique à la musique live ait été diagnostiquée dès l’adolescence, je ne m’étais, étrangement, jamais rendu au Sophia Live Music, il a suffi qu’un ami me glisse que Vaudou Game se produisait là-bas le lendemain pour mettre fin à cette erreur de parcours, faisant fi de mon indécrottable opiniâtreté, je suis désormais obligé de faire preuve de contrition et de me l’avouer, j’ai eu tort, mais pas tort une fois, tort 9 fois !
En entrant sur le site du Resort Mercure avant d’accéder à sa pinède on retrouve un peu de cette excellence Sophipolitaine, une ambiance décontractée, fraternelle et détendue propice aux rencontres et à l’échange.
Ainsi dès mon arrivée une discussion engagée avec un groupe d’amis m’apprend que le festival a 10 ans, qu’ils y viennent chaque année, que c’est même devenu pour eux un rendez-vous anniversaire qui soude cette joyeuse bande travaillant dans diverses entreprises de Sophia. D’autres m’apprendront que Sophia Live Music a su grandir et évoluer avec un pool de partenaires élargi, une plus grande scène et un accueil plus cosy avec la zone VIP mais toujours dans un cadre naturel sans perdre son âme et sa convivialité.
La soirée commence en douceur avec Adrï, un auteur compositeur niçois de 27 ans qui glisse sa prose sur une musique pop suave et douce, aux textes parfois scandés en mode tonal évoquant le rap sans verser plus que ça dans le groove hip-hop. J’aurais personnellement troqué un peu de sa sensibilité pour un peu de rythme, mais l’équilibre d’une programmation se juge sur l’ensemble de la soirée, et question rythme nous allons être plus que servis ! Tout le monde attend la chaleur ardente de Vaudou Game !
Le Vaudou est l’expression d’une culture animiste originaire du Dahomey (Togo et Benin actuels) où homme et nature ne font qu’un, la musique, le rythme, la danse y permettent le dialogue avec l’ensemble du vivant tout comme les esprits des ancêtres. Il ne s’agit pas à proprement parler d’une religion mais plutôt d’ une tradition spirituelle et morale qui guide les pas des humains dans leur monde présent et futur.
Peter Solo, Mina Viwanu Déboutoh de son nom patronymique, le leader du groupe est issu d’une culture métissée avec un père pratiquant le vaudou et une mère chrétienne. Ces deux pratiques spirituelles se livrant une rivalité de chaque instant, ça devait parfois faire des étincelles à la maison, tout ce qu’il faut pour enflammer l’âme d’un musicien né comme celle du petit Mina qui s’est mis à jouer dès l’enfance. Avant de monter son groupe, Peter va faire une carrière de guitariste avec les plus grands, il accompagne sur scène Papa Wemba ou encore Miriam Makeba, entre autres.
Vaudou Game est créé à Lyon en 2014, et pour ceux qui connaissent la musique africaine, tout dans ce groupe est réfléchi, pensé et référencé. L’influence première qu’on retrouve jusque dans les tenues coordonnées des musiciens français qui l’accompagnent, c’est l’Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou, qu’on appelait aussi le “tout puissant” tant il a contribué à forger l’identité d’un Bénin nouveau tout en célébrant ses traditions que ses influences musicales variées ont fait entrer dans la modernité. Sur cette base typiquement béninoise s’ancrent l’influence de deux des plus importants musiciens noirs de la création. James Brown et ses rythmes entêtants et puissants et Fela avec sa transe hypnotique et hautement révolutionnaire, c’est en partie à ce niveau qu’arrive la pertinence du choix de ce nom de groupe, car on sent Peter Solo habité du “Vodun” de ces derniers, en dialogue constant avec ses ancêtres divins.
Il en ressort une musique forte, rythmée qui devient spirituelle quand elle commence à envahir notre corps après avoir conquis notre esprit, car c’est ainsi que nous occidentaux fonctionnons, contrairement à des africains où tout marche davantage ensemble. On l’a senti dans les premières mesures où les corps du public se sont mis progressivement à convulser après un délai de réflexion. Signe de cela, la difficulté que nous avons à mobiliser notre bassin en dansant, seule condition pour faire circuler l’énergie de la terre vers le ciel, seuls les grands musiciens arrivent à déclencher ça chez nous progressivement, Vaudou Game l’a fait !
Vaudou Game c’est un groove qui vous habite très rapidement mais ce n’est pas un groupe à observer de loin faute de laisser sa spiritualité à l’extérieur, le public ne s’y est pas trompé et la danse s’est répandue plus loin dans la foule à chaque titre pour finir en exutoire collectif, une ferveur spirituelle que je n’avais jamais observée et même contre intuitive quand on sait que c’est avant tout la rigueur scientifique qui guide les esprits sophipolitains.
Au milieu du concert Peter Solo s’est arrêté quelques minutes pour expliquer ce qu’implique de concevoir le vivant comme une unité dont nous faisons entièrement partie. Alors que le monothéisme puis le philosophe Descartes ont prêté à l’homme le monopole de la spiritualité et donc sa supériorité sur le reste du vivant, célébrant le dualisme entre l’esprit et la matière qui nous a conduit au désastre écologique actuel, le Vaudou instaure une relation fraternelle avec l’ensemble de l’univers nourri par un dialogue constant et sincère. L’intervention de Peter Solo a été plus que bénéfique, elle a même à elle seule célébré l’équilibre de cette programmation musicale. Je ne sais pas comment il a senti la nécessité de rappeler que la nature n’est pas qu’un décor relaxant de bord de route ou un espace à consommer, c’est celle qui nous permet de vivre, elle qui nous protège et nous fournit tout ce dont nous avons besoin.
En venant de l’extérieur on se rend parfois compte que les élites qui ont fait Sophia Antipolis peuvent vivre dans des sphères technologiques qui manquent de connexion avec le destin du reste de l’humanité. Alors que certains de leurs inspirateurs nous vendent le projet de partir vivre loin d’ici où il n’y rien, Peter Solo nous a rappelé que nous avons tout et que nous faisons partie de ce tout. Il nous enseigne aussi qu’il est temps d’inverser le paternalisme avec l’Afrique qui est là pour nous apprendre à retrouver cette capacité à dialoguer avec ce qui nous entoure comme on le ferait dans un repas de famille, avec respect et fraternité. J’ai vu que le public était attentif et s’imprégnait de cet exposé salutaire, justifiant à lui seul la présence de Vaudou Game ce soir-là. Ensuite sa musique a repris son cours comme une suite évidente. Après avoir dansé tout ce que nous pouvions, nous avons fini en nage comme douchés par leur Afro Funk habité.
Il faut dire qu’après cette avalanche de rythme et de spiritualité, je craignais que le trio français des Naïve New Beaters peine à reprendre le flambeau, une fois de plus j’avais tort.
Ces trois musiciens qui se sont connus au lycée français de Los Angeles portent en eux une sociologie plus familière pour le public présent que celle d’un enfant des faubourgs de Lomé, et donc une connivence culturelle plus forte avec le public, dès les premières mesures j’ai ressenti cette proximité rassurante. Leur show est parti assez tranquillement ce qui était pertinent après la tempête tropicale Vaudou, mais, petit à petit, ils ont su transporter le public avec une rythmique Hip Hop puissante et un chant en anglais très bien maîtrisé au flow vraiment convainquant. Franchement, bien qu’occupant la scène à deux ils ont su habiter et combler l’espace avec une ambiance visuelle très bien travaillée et une capacité à dialoguer avec le public avec humour et pertinence. Ils ont su nourrir une très bonne connexion avec le public qui a dansé et célébré leur musique avec beaucoup d’entrain tout au long du show.
Quand la musique s’est tue, après des salves d’applaudissements, j’ai quand même entendu des personnes se plaindre ! Il va falloir attendre un an pour retrouver cette ferveur, preuve que Sophia Club Entreprises et Fish My Kiss ont mis dans le mille, que leur manifestation tient la route et qu’elle suscite des attentes. Que demander de plus ? Peut-être une édition hivernale ?
Personnellement j’ai passé une excellente soirée, la présence africaine venant équilibrer à merveille une programmation de qualité où chaque groupe a tenu sa place avec brio. Bravo à tous ceux qui ont participé de près ou de loin à cette réussite aussi festive qu’utile !
Emmanuel Truchet
📸 Vaudou Game par Emmanuel Truchet.
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